S’agissant de la migration, dans le discours de la Présidente de la Commission, l’accent fut mis sur la proximité d’un accord global relatif au pacte déjà cité et sur la lutte nécessaire contre les passeurs, acteurs d’un ‘commerce criminel odieux’. On rappellera ici que, s’il y a des passeurs, c’est parce que des milliers de personnes en détresse veulent passer.
Le plus surprenant fut l’autosatisfaction relative au partenariat conclu le 16 juillet avec la Tunisie (EUROPE 13224/3), pourtant très décrié, et la volonté exprimée de travailler à des accords similaires avec d’autres pays. Le mémorandum d’entente touche à de nombreux domaines, mais l’objectif premier était de limiter les entrées de migrants vers l’Italie toute proche. Verbalement et publiquement, la Commission s’était engagée à un versement immédiat de plus de 100 millions d’euros pour aider les autorités tunisiennes à stopper les départs vers l’UE et à renvoyer ‘chez eux’ les migrants subsahariens présents en Tunisie.
L’équipe de négociation de l’UE était composée de la Présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, de la cheffe du gouvernement italien, Giorgia Meloni, et, très curieusement, du Premier ministre démissionnaire des Pays-Bas, Mark Rutte, dont le gouvernement venait précisément de tomber sur un enjeu migratoire. Ni le Parlement européen ni la Présidence en exercice du Conseil n’étaient représentés.
Très rapidement, des eurodéputés s’indignèrent de cet attelage biscornu, du cadeau fait à un dictateur, et surtout des risques élevés d’irrespect des droits humains. À ce sujet, le Conseil de l’Europe réclama des garanties dès le 18 juillet (EUROPE 13225/33). Des débats eurent encore lieu au Parlement le 31 août (EUROPE 13240/5) et à la veille du discours sur l’état de l’Union (EUROPE 13248/7). De plus, à la fin août, plus de la moitié des États membres critiquèrent la procédure des négociations et des réserves furent exprimées par l’ancien numéro 2 de la Commission, Frans Timmermans (EUROPE 13235/3).
Le jour même du discours sur l’état de l’Union, la Tunisie refusa l’entrée sur son territoire d’une délégation de la commission des affaires étrangères du Parlement (EUROPE 13250/15). Enfin, le 15 septembre, la Médiatrice européenne, Emily O’Reilly, adressa une lettre à Ursula von der Leyen, demandant si une évaluation préalable de l’impact de l’accord sur les droits humains avait été réalisée. À cette occasion, les services de la Commission firent savoir à notre rédaction qu’aucun transfert de fonds n’avait encore été débloqué dans le cadre de ce partenariat (EUROPE 13251/16).
Le dimanche 17 septembre, en se rendant sur l’île de Lampedusa, à 130 kilomètres des côtes tunisiennes, en compagnie de Mme Meloni et d’autres personnalités, Ursula von der Leyen a dû s’interroger, en elle-même, sur l’utilité et le futur du partenariat contesté. L’arrivée de la délégation fut chahutée par les autochtones, tandis que les transferts de migrants continuaient vers la Sicile et ailleurs. Encore un exemple de l’état actuel de l’Union… La Présidente de la Commission a immédiatement annoncé un plan de sauvetage pour l’Italie (EUROPE 13252/7).
Quoi qu’il en soit, la Commission ‘von der Leyen’ restera dans l’Histoire comme un exemple de volontarisme européen et d’adaptation rapide et pertinente aux circonstances tragiques.
La Présidente avait appelé à ‘répondre à l’appel de l’Histoire’ en réaffirmant, avec raison, son soutien indéfectible à l’Ukraine et en plaidant, avec raison, pour l’accueil de nouveaux États bien identifiés. Elle convient qu’il faudra repenser l’organisation interne de l’Union. C’est là qu’elle sera attendue dans les prochains mois. L’on y verra alors plus clair dans les appuis qu’elle recherche.
La réflexion imaginative sur l’architecture institutionnelle future de l’Union élargie est encore, tant à la Commission qu’au Conseil et dans les capitales, au stade de la nullité. Sinon, cela se saurait.
Renaud Denuit