La Commission européenne a signé, dimanche 16 juillet à Tunis, un accord global avec la Tunisie qui contiendra à la fois une aide macro-économique (900 millions d’euros dès que les derniers détails seront fixés) ainsi qu’un soutien immédiat de 105 millions d’euros pour prévenir les départs de migrants depuis la Tunisie vers l’UE et aider également au retour dans leur pays d’origine de migrants subsahariens présents en Tunisie et même de certains refoulés dans le désert par les autorités tunisiennes.
Ce nouveau partenariat permettra « d'approfondir les relations » entre l'UE et la Tunisie, a expliqué la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, soulignant « l'intérêt mutuel de rapprocher » les deux parties et de créer notamment des « opportunités pour les jeunes ».
Si cet accord - annoncé le 11 juin (EUROPE 13199/15) et officialisé dimanche 16 juillet à Tunis par Mme von der Leyen, la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, et le président tunisien, Kaïs Saïed - comporte également des aspects liés à la coopération en matière énergétique ou à la mobilité des étudiants ou chercheurs, son volet ‘migration’ est le plus controversé, plusieurs eurodéputés ayant dénoncé ce pacte avec un pays non sûr pour les migrants.
Gérer les frontières tunisiennes pour empêcher les départs vers l’UE
L’accord prévoit ainsi une aide immédiate de 105 millions d’euros pour aider la police et les garde-côtes tunisiens à lutter contre les réseaux de passeurs, faciliter les retours de ressortissants tunisiens en situation irrégulière dans l’UE et gérer les frontières en évitant les départs. Huit nouveaux bateaux de patrouille pour les garde-frontières seront ainsi financés.
« Nous devons briser le modèle économique des passeurs », a expliqué dimanche la présidente de la Commission, mais aussi « accroître notre coopération sur les recherches et secours en mer » ainsi que sur la gestion des frontières et les retours, cela « en plein respect des lois internationales ».
Sur ces 105 millions, 15 millions d’euros devront aussi servir à aider au retour volontaire depuis la Tunisie vers leur pays d’origine de 6000 migrants subsahariens. Cet argent devra aller aux institutions comme les Nations Unies ou l’Organisation internationale des migrations, qui aideront à faire ce travail alors que les autorités tunisiennes sont accusées de refouler ces personnes dans le désert et de les laisser sans vivres.
En tout cas, l’Union européenne a essuyé une fin de non-recevoir en ce qui concerne le renvoi vers la Tunisie de migrants des pays tiers non tunisiens depuis l’UE, Tunis ayant été très clair sur le fait qu’il accepterait seulement, dans le cadre de cet accord, la réadmission de ses ressortissants.
Le protocole d'accord (memorandum of understanding) stipule ainsi que la Tunisie « réitère sa position de ne pas être un pays d'installation des migrants en situation irrégulière », tout comme sa « position de ne garder que ses propres frontières ».
L’accord prévoit encore un volet de migration légale avec la promesse de l’UE de délivrer plus de visas Schengen pour faciliter la mobilité (des étudiants ou chercheurs). Sur la migration légale de travail, la Commission veut aussi faciliter l’arrivée de migrants tunisiens qualifiés pour venir occuper des emplois connaissant des pénuries dans le cadre des ‘partenariats de talents’ avec les pays d’Afrique du Nord.
Alors que le protocole d'accord agréé entre les parties doit être endossé désormais par le Conseil de l’UE, la Commission a précisé que le volet du renforcement des retours de migrants tunisiens commencerait « dès la semaine prochaine ».
« L’Europe néocoloniale dans toute sa splendeur qui se perd à passer des accords abjects avec des dictatures sous les yeux d’une gouvernante fasciste. Je ne cesserai jamais de me battre contre ces méthodes violant l’idéal européen », a réagi dès dimanche l’eurodéputé français des Verts/ALE Damien Carême.
Pour Sophie in’t Veld (Renew Europe, néerlandaise), les « accords ‘sales’ avec les dictateurs sont non seulement immoraux, mais aussi inefficaces. La répression et la mauvaise gouvernance ne feront que pousser plus de gens sur des bateaux branlants », a-t-elle également commenté le 16 juillet sur Twitter, cherchant d’ailleurs toujours à comprendre ce que recouvre l’entité ‘Team Europe’ au nom de laquelle la Commission agit.
Renforcer la coopération économique, énergétique et numérique
Au-delà de la coopération sur la migration, le protocole d’accord porte sur la stabilité financière de la Tunisie. Ainsi, l’UE s’engage à assister le pays dans ses efforts pour dynamiser sa croissance économique, à travers des politiques appropriées incluant les réformes socio-économiques. La mise en œuvre de cette approche sera discutée au cours du troisième trimestre de 2023, précise le protocole d'accord.
De plus, l'Union européenne accompagnera les réformes notamment à travers un soutien budgétaire de 150 millions d’euros pour 2023. « Nous restons prêts à soutenir la Tunisie en mobilisant une assistance macrofinancière dès que les conditions nécessaires seront réunies », a également annoncé Mme von der Leyen.
Les deux parties vont aussi s’employer à renforcer leur coopération économique et commerciale. « L’UE est déjà le plus grand investisseur étranger en Tunisie, le premier partenaire commercial, mais il y a beaucoup de potentiel pour faire encore plus, par exemple sur la transition verte et numérique », a estimé M. Rutte.
L’UE et la Tunisie vont se pencher en particulier sur l’agriculture, l’économie circulaire, la transition numérique - notamment via le projet de câble numérique sous-marin Medusa -, le transport aérien, avec un possible accord global de transport aérien, et les investissements. Un forum UE-Tunisie sur les investissements sera organisé à l’automne, selon Mme von der Leyen.
La transition énergétique est un autre axe de coopération. « Alors que nous décarbonons nos économies, nous avons besoin de sources d'énergie propres - par exemple l'hydrogène vert - et d'électricité produite à partir de sources d'énergie renouvelable. Il s'agit donc d'une situation gagnant-gagnant. C'est dans notre intérêt à tous les deux », a rappelé Mme von der Leyen.
Les deux parties entendent conclure un partenariat stratégique dans le domaine de l'énergie, établir une feuille de route commune sur les énergies renouvelables, le renforcement du réseau et la mise en œuvre des réformes du marché de l'énergie et identifier des projets pilotes ambitieux dans le domaine des énergies renouvelables. Elles veulent aussi finaliser rapidement des négociations sur le schéma de financement de l'interconnexion électrique méditerranéenne ELMED entre l'Italie et la Tunisie, dans lequel l’UE va investir 300 millions d’euros. Enfin, la Tunisie devrait être intégrée dans le marché de l'électricité de l'UE.
Au niveau politique, un conseil d’association sera organisé au dernier trimestre de cette année.
Voir le protocole d'accord : https://aeur.eu/f/83o (Solenn Paulic et Camille-Cerise Gessant)