Dans toutes les résolutions votées à l’Assemblée générale des Nations unies (AGNU), il est remarquable que très peu de pays africains aient voté positivement, ce qui donne une piètre idée de la solidarité effective du partenariat Europe-Afrique. Beaucoup d’observateurs estiment que la propagande russe se révèle fructueuse en terres africaines ou, tout simplement, que les anciens colonisés ne se sentent pas concernés par la guerre d’Ukraine, qui est le problème des Occidentaux.
Le plus choquant est qu’entre la résolution du 2 mars 2022 et celle du 12 octobre, les preuves de meurtres massifs de civils, de viols, de tortures, d’enlèvements d’enfants, etc. se sont accumulées ; à la fin du mois d’août, 29 000 crimes de guerre avaient été recensés dans le cadre de l’enquête menée par la Cour pénale internationale. Or, cette situation horrifiante ne semble pas émouvoir de très nombreux gouvernements de pays membres des Nations unies. Leur comportement sonne comme un encouragement au Kremlin à poursuivre sur sa lancée meurtrière. Il arrive en effet un moment où le vote d’abstention ou l’absence de participation au scrutin relève de la complicité évidente.
En résumé, Poutine compte encore beaucoup d’alliés sur le continent américain (Cuba, Nicaragua, Venezuela) et surtout en Asie et en Afrique. La Chine est sûrement embarrassée par ce conflit dans lequel elle n’a pas intérêt à s’engager. Il en va de même des républiques d’Asie centrale, dont apparemment Poutine attendait des renforts.
L’Arménie et l’Azerbaïdjan ont participé à l’inauguration de la jeune Communauté politique européenne (EUROPE 13037/1), dont la photo de famille était clairement une opération médiatique anti-Poutine-Loukachenko, mais aucun des deux pays n’a adopté de sanctions contre la Russie. De celle-ci, l’Arménie reste économiquement tributaire ; elle a soutenu les indépendantistes du Donbass et, au lieu de condamner l’invasion de l’Ukraine, elle a envoyé, en mars, quelques avions militaires à la Russie. Au contraire, l’Azerbaïdjan a manifesté sa solidarité avec l’Ukraine, bien qu’il eût signé un accord de coopération avec Moscou en février 2022. Dans le conflit meurtrier entre les deux pays, la Russie a longtemps joué un rôle d’arbitre ou de conciliateur, mais ce rôle pourrait être repris par l’Union européenne, si elle dénoue ce sac de nœuds : les Azerbaïdjanais sont soutenus par la Turquie, Israël et la Hongrie, les Arméniens ont la sympathie de l’Iran (pro-russe), de la France et des États-Unis.
La Turquie n’a pas non plus pris de sanctions contre la Russie, mais elle a voté avec les Occidentaux à l’AGNU. Tout en restant fidèle à l’OTAN, le Président Erdoğan s’est profilé en médiateur entre la Russie et l’Ukraine. Il a accueilli sur son sol, au printemps, les délégations des belligérants pour d’éphémères négociations de paix et a joué, avec l’ONU, un rôle clé dans l’accord du 22 juillet débloquant les exportations céréalières ukrainiennes. Depuis lors, il a rencontré Poutine à plusieurs reprises, mais sans résultats concrets. Il s’efforce de contenir l’expansionnisme de la Russie en mer Noire, mais reste dépendant de ses hydrocarbures. À la tête d’un pays vétéran des candidats à l’adhésion à l’Union européenne, Erdoğan ne fait rien pour se rapprocher de l’Union et ses relations avec la Grèce restent exécrables. Son ambiguïté, doublée d’un conflit en Mer Égée, ferait l’affaire de Poutine.
Quid sur le continent européen ? La Serbie joue un étrange double-jeu. Elle a conclu avec la Russie un pacte d’alliance militaire en mai 2013, alors qu’elle avait reçu le statut de pays candidat à l’adhésion à l’UE un an plus tôt. La Russie a largement financé la modernisation du pays et Poutine y a été reçu à maintes reprises. Contrairement à d’autres pays des Balkans occidentaux, la Serbie n’applique pas les mesures de sanction européennes contre l’État russe (EUROPE 13041/13). La signature, en septembre, d’un accord relatif à la poursuite de consultations entre les ministres des Affaires étrangères des deux pays a été vivement critiquée par la Commission (Euractiv, 27 septembre). Plus récemment, les ministres de l’Intérieur de l’UE se sont émus des effets de la libéralisation serbe des visas à l’égard de ressortissants de pays tiers, qui génère une forte hausse de demandes d’asile, surtout en Autriche et en Hongrie (EUROPE 13043/1). Il est prématuré d’y voir la main de Moscou, mais l’on a déjà prêté à Poutine l’idée d’affaiblir l’UE, dans le contexte actuel, par une déstabilisation en zone balkanique. Toujours est-il que la Serbie n’est pas alignée sur la politique extérieure de l’Union, qu’il s’agisse de l’Ukraine ou de la migration.
Au sein même de l’Union européenne, le cas hongrois fait problème. Le Premier ministre, Viktor Orbán, n’a jamais caché l’amitié qui le lie à Poutine. La guerre venue, il s’est, un moment, vu en médiateur. Il a accueilli des réfugiés ukrainiens, mais refuse que des armes occidentales vers Kiev puissent transiter par son pays. Lors de la récente adoption, par le Conseil, de la mission d’assistance militaire à l’Ukraine, le ministre hongrois s’est abstenu (EUROPE 13044/10). L’application des sanctions par Budapest, certes décidées à l’unanimité des Vingt-sept, est très relative ; l’embargo sur le pétrole et le gaz russes n’a pas été mis en œuvre ; que du contraire, puisqu’Orbán a signé en septembre un contrat supplémentaire avec Gazprom. À peine rentré du dernier Conseil européen, il a décidé une consultation nationale sur les sanctions prises par l’UE, accusant ‘Bruxelles’ de « tirer sur la Hongrie » et faisant placarder des affiches : « Les sanctions de Bruxelles nous ruinent ». Ce criant déficit de loyauté fait d’Orbán un allié explicite de l’agression russe.
Enfin, il est avéré que, de longue date, Poutine a favorisé des dirigeants d’extrême droite europhobes, en Autriche et en France notamment. Ce n’est pas que du passé.
Dans le nouveau gouvernement italien, l’on retrouve Matteo Salvini comme vice-premier ministre chargé des Infrastructures et des Transports. Ouvertement favorable à Poutine, il a été accusé, au printemps dernier, d’avoir eu des entretiens secrets avec le dictateur ; en septembre encore, il s’est lancé dans une diatribe contre les sanctions européennes. Quant à Silvio Berlusconi, patron de Forza Italia, membre de la nouvelle coalition, il considère Zelensky comme le fauteur de guerre et a déclaré, voici quelques jours : « J’ai un peu renoué le contact avec le Président Poutine, un peu beaucoup, dans le sens où, pour mon anniversaire, Poutine m’a envoyé vingt bouteilles de vodka et une très gentille lettre. J’ai répondu en lui envoyant des bouteilles de Lambrusco et une très gentille lettre. Il m’a dit que j’étais le premier de ses cinq vrais amis. » Cet aveu a semé la consternation dans le milieu politique, à commencer par la Première ministre, Giorgia Meloni, qui soutient le peuple ukrainien et la politique occidentale sur le sujet.
Au demeurant, il n’y pas qu’à l’extrême droite que fleurit le tropisme poutinien. L’on se souvient des contorsions verbales du ‘Leader maximo’ de la gauche française, Jean-Luc Mélenchon. Par ailleurs, l’on se frotte les yeux en lisant le long article de l’édition d’octobre du sérieux mensuel français Le Monde diplomatique : « L’Ukraine et ses faux amis ». Car, ne vous y trompez pas, chers lecteurs, les « faux amis », ce sont les 27 États membres de l’Union européenne. Oui, avec l’accord d’association, entré en vigueur en 2017, qualifié de « traité d’annexion volontaire » ou encore d’instrument « de type colonial », ils seraient la cause initiale de la guerre. Et le Président Zelensky est présenté comme l’homme du grand patronat. Aucune critique de la Russie, bien entendu. Journalistiquement, il serait plus pertinent de sonder les citoyens ukrainiens : « Quels sont, parmi les pays du monde, vos vrais amis ? »
On évoquera enfin, brièvement, les innombrables sottises déferlant sur les réseaux sociaux, dans le genre « il n’y qu’à ». Les élites européennes bellicistes n’ont rien compris : il suffit – bon Dieu, mais c’est bien sûr ! – de négocier tout de suite avec la Russie en s’asseyant autour d’une table – ce qui a d’ailleurs été déjà essayé – et la paix reviendra (et notre confort aussi).
Dans le monde et en Europe, Poutine a toujours des complices, mais, malgré ses innombrables crimes de guerre révélés, et dont le pire est peut-être à venir, il a encore beaucoup d’alliés objectifs. Beaucoup de « vrais amis ».
Renaud Denuit