Les ministres de l’Intérieur de l’UE se sont penchés, vendredi 14 octobre à Luxembourg, sur la hausse des arrivées irrégulières dans l’UE depuis la route des Balkans occidentaux, jusqu'à trois fois plus importante qu'en 2021 et qu’ils attribuent en partie à la politique de libéralisation des visas appliquée par la Serbie avec toute une série de pays tiers alors que, de son côté, l’UE exige des visas pour les ressortissants de ces mêmes pays tiers.
S’il n’a pas encore été question d’actionner des mesures de rétorsion telles que la suspension du régime sans visas accordé à la Serbie, il a été acté que l'UE devait continuer de faire pression sur les pays des Balkans occidentaux pour qu'ils « harmonisent leur politique de visas », a résumé le ministre tchèque de l’Intérieur, Vít Rakušan, à l’issue de la réunion.
Le ministre a aussi salué les efforts récents de la Commission, qui s'est rendue sur place pour communiquer directement avec les autorités de ces pays ; des efforts diplomatiques qui se poursuivront dans les prochaines semaines à Berlin, Prague ou à Tirana lors du Forum ministériel UE-Balkans occidentaux.
La Commission a reçu « des promesses en Serbie » quant au fait que la politique des visas s'alignerait sur celle de l'UE, notamment en ce qui concerne « la Tunisie, l'Inde ou le Burundi », a indiqué, de son côté, la commissaire aux Affaires intérieures, Ylva Johansson, alors que de plus en plus de ressortissants de ces pays arrivent dans l'UE depuis cette route des Balkans.
Aucune piste ne peut non « plus être exclue », a ajouté Mme Johansson, faisant référence, si les choses ne s'amélioraient pas, à une possible suspension du régime de libéralisation des visas octroyé par l'UE à la Serbie ou d'autres pays dont la politique de visas pose problème.
Pour la commissaire, ces différentes rencontres à venir seront ainsi l'occasion de tester les promesses données.
L’Autriche, la Hongrie, mais aussi la Belgique ont exprimé ces dernières semaines leurs difficultés pour les arrivées plus importantes de demandeurs d’asile aux nationalités inusuelles depuis cette route des Balkans occidentaux. La Belgique a ainsi observé des demandes d’asile beaucoup plus importantes de citoyens burundais arrivés via cette route et ayant ensuite franchi de manière irrégulière les frontières des États membres.
L’Autriche, l’un des pays les plus inquiets du phénomène, a enregistré, de son côté, près de 57 000 demandes d'asile entre début janvier et fin août, soit une augmentation de 195% par rapport à l'année précédente. Et les chiffres vont continuer à augmenter, avait déclaré plus tôt dans la semaine le chancelier autrichien, Karl Nehammer.
Selon l’agence Frontex, 106 000 arrivées irrégulières via la route des Balkans occidentaux ont en effet été observées depuis janvier 2022, soit « 100% de plus » qu’en 2021 sur la même période. En août, 16 000 personnes avaient été enregistrées, un niveau plus élevé encore qu’en 2016.
Les États membres les plus concernés par ces arrivées irrégulières et ces hausses importantes de demandes d'asile ont, en tout cas, établi un lien entre les nationalités observées sur cette route des Balkans - essentiellement des Indiens, des Cubains, des Tunisiens, des Burundais et des Turcs - et la politique des visas de certains pays des Balkans.
Et la Serbie a été particulièrement dans le collimateur des ministres ainsi que, dans une certaine mesure, l’Albanie.
La Serbie est en effet la moins alignée sur la politique des visas de l'UE, selon une note de la Présidence tchèque du Conseil de l'UE datée du 11 octobre, c'est-à-dire que l'écart entre le nombre de pays tiers 'sans visa' vers la Serbie et l'UE est de 24. L'Albanie dispose, elle, de 19 accords supplémentaires de régimes sans visas avec des pays tiers.
Si le président serbe, Aleksandar Vučić, a en effet donné la semaine dernière des garanties à la Commission, en déplacement dans le pays, que Belgrade révoquera d'ici à la fin de l'année ses accords de libéralisation des visas avec l'Inde, la Tunisie ou le Burundi, les ministres ont souhaité, vendredi, que ces engagements soient réellement traduits en actes.
Si cela ne devait pas être le cas, l'option de suspendre le régime sans visas dont dispose la Serbie avec l'UE deviendra très concrète.
Mais la Turquie a aussi fait l'objet de nombreuses préoccupations, vendredi, selon une source. « On sait que la Turquie cherche à faire partir les millions de réfugiés qu'elle accueille », a repris cette source. La Commission aurait aussi indiqué clairement, lors de cette discussion, que la Turquie « encourage la migration irrégulière vers l'UE » et exerce ainsi une grande pression sur l'UE.
Pas un phénomène nouveau
La Russie jouerait-t-elle en tout cas un rôle, à travers la Serbie dont elle est proche, dans ces hausses d'arrivées irrégulières dans l'UE ? Pour Ylva Johansson, la réponse est « non », avait-elle dit en arrivant à Luxembourg, le phénomène s'étant déjà produit par le passé.
Le lien entre le non-alignement de la politique des visas et les flux de migrants irréguliers en provenance de la région, en particulier de la Serbie, n'est en effet pas nouveau, indique la note tchèque.
« En 2017-2018, il y a eu une augmentation soudaine et forte des arrivées de migrants iraniens en Serbie, qui s'est traduite par une augmentation des mouvements secondaires vers les États membres de l'UE. Ce n'est qu'en raison d'une forte pression de l'UE qu'une obligation de visa pour l'Iran a été introduite et que la situation a finalement été désamorcée ».
En termes de chiffres concrets, le document de la Présidence indique en tout cas que : - 6 186 Turcs étaient en Serbie et en Albanie en 2022 contre 1 652 sur l’année précédente ; - 5 777 Tunisiens (en Serbie uniquement) contre 842 en 2021 ; - 4469 Indiens contre 557 en 2021 ; - pour Cuba (en Serbie uniquement), 339 personnes sont arrivées contre 36 l’année précédente ; - 259 Burundais sont arrivés également en Serbie contre 0 en 2021.
Lien vers le document : https://aeur.eu/f/3lz (Solenn Paulic)