Comme l'ensemble de ses collègues, Vytenis Andriukaitis s'apprête à quitter ses fonctions de commissaire européen chargé de la Santé, le 30 novembre. Avec un enthousiasme non feint, cet ancien chirurgien est revenu avec EUROPE sur ses cinq ans de mandat, fait de victoires et de défaites, comme il le reconnaît lui-même. (Propos recueillis par Sophie Petitjean)
EUROPE - C’est votre dernier jour en tant que commissaire européen. Comment vous sentez-vous ?
Vytenis Andriukaitis - Je suis très ému, bien sûr, et je me sens un peu bizarre en même temps de savoir que cette période touche à sa fin. Mais c’était vraiment une expérience passionnante.
J’ai eu beaucoup de possibilités, mais j’ai aussi rencontré des difficultés. J’ai été impliqué dans des questions de migration, de menaces sanitaires, la gestion d’Ebola, le glyphosate... Il est temps de conclure, mais franchement, cela a été cinq années passionnantes aux côtés de gens fabuleux.
À l’heure du bilan, pouvez-vous me donner un exemple de choses dont vous êtes fier et une autre dont vous êtes moins fier ?
On en voudrait toujours plus. Mais une chose dont je suis fier, par exemple, est ce rapport que je viens de présenter sur le statut de la santé, qui établit des profils par pays sur la base de données objectives et neutres. Il permet ensuite d’aiguiller le 'Semestre européen' et de discuter avec les États membres sur ce qu’ils peuvent améliorer et comment. Je suis aussi très fier du réseau européen de référence, qui permet des collaborations importantes pour lutter contre des maladies complexes ou rares. Ces réseaux rassemblent aujourd’hui environ 300 hôpitaux avec plus de 900 unités de soins de santé.
Au rang des regrets, j’aurais aimé que notre proposition sur les évaluations conjointes de santé aboutisse (EUROPE 12376/14). Nous avons reçu un soutien important du Parlement européen et des organisations de patients, mais, au Conseil, un groupe de six pays s’y oppose. Ils craignent que la proposition ne respecte pas la subsidiarité, mais ce n’est pas le cas.
Ces États membres remettent en question le caractère contraignant de la proposition. Sans cet aspect, est-ce que la proposition sur l’évaluation des technologies de santé fait encore sens ?
Cela sera moins efficace, c’est sûr. On le voit bien aujourd’hui : cela fait 20 ans qu’on fonctionne de manière volontaire pour l’évaluation des technologies de la santé, avec des résultats relativement faibles malgré les investissements financiers (plus de 20 millions d’euros). Donc, je pense que certains éléments, comme la participation obligatoire, doivent absolument être maintenus. Mais on peut envisager des compromis, bien sûr, comme sur la prise en compte obligatoire des conclusions des évaluations ou encore le faire sur une période de transition plus longue. Mais la participation obligatoire, c’est une ligne rouge : sans ça, on ne pourra pas s’assurer que tous les États membres sont impliqués.
Certains observateurs affirment que vous aviez les poings liés par Jean-Claude Juncker, qui souhaitait limiter au maximum les propositions législatives dans le domaine de la santé. Que répondez-vous ?
Je ne suis pas d’accord. L’idée de Jean-Claude Juncker, c’était effectivement de réduire le nombre de propositions législatives, y compris dans le domaine de la santé.
Mais pourquoi ? Pour se concentrer sur la mise en œuvre. Pour étudier la situation sur le terrain. Avant de légiférer, il faut étudier la situation. Et la santé, c’est beaucoup plus large que la santé publique en tant que telle. C’est la sécurité alimentaire, où j’ai proposé une législation alimentaire générale (EUROPE 12274/36). C’est aussi les résidus de glyphosate (EUROPE 11913/1). Ou notre initiative pour réduire la teneur en acrylamide des aliments (EUROPE 11909/10). Ou encore les acides gras trans (EUROPE 12241/7).
J’ai proposé beaucoup de choses, au niveau législatif, qui couvraient la santé des gens. J’avais vraiment les mains libres : Jean-Claude m’a permis de remplir mon mandat sur base de la science et de mon expérience dans le domaine médical.
En matière de santé publique, la Commission von der Leyen a annoncé un grand plan contre le cancer (EUROPE 12338/4). Que peut-on en attendre ? Cela doit-il inclure des mesures contre le tabagisme ?
Ursula von der Leyen a surtout annoncé la continuité. Sur le tabac, la directive prévoit en effet une révision pour les cigarettes électroniques. C’est le bon moment, car, comme vous le savez, on voit les premiers décès dus au vapotage.
Mon opinion personnelle est que les cigarettes électroniques devraient être réglementées de manière beaucoup plus stricte : elles doivent être contrôlées comme le sont les médicaments aujourd’hui. Je ne crois pas à l’argument selon lequel les cigarettes électroniques sont un moyen de sortir du tabagisme. Cela affecte la santé, c’est certain.
Le Parlement a adopté une résolution accusant la Commission européenne de ne pas avoir fait son travail sur les perturbateurs endocriniens (EUROPE 12239/3). Que répondez-vous ?
C’est faux. Je vous rappelle que l’Europe est le premier continent à s’être doté, en 2017, de critères permettant de définir les perturbateurs endocriniens (EUROPE 11925/17). On a aussi adopté des stratégies. La résolution du Parlement concerne la première stratégie, qui dépendait du vice-président, mais nous nous y sommes opposés et avons produit une seconde stratégie qui chargeait cette fois concrètement les différentes directions générales de la Commission d'aller de l'avant et de voir comment les nouveaux critères pouvaient s'appliquer dans différentes législations (les produits chimiques, les pesticides, les biocides, l'eau, les cosmétiques, les jouets, etc...)
Notre stratégie permet à chaque service de la Commissio de faire le travail. Il reviendra à la nouvelle Commission de décider du reste.