Les chefs d'État ou de gouvernement de l'Union européenne plancheront, jeudi 26 mars, sur la manière de renforcer les lignes de défense sanitaires et économiques contre la pandémie de Covid-19. Ils tenteront aussi, déjà, de dessiner les contours d'une stratégie coordonnée de sortie de crise.
« Il saute aux yeux que l'Union européenne est une valeur ajoutée » et qu'aucun pays ne peut s'en sortir « sans une dynamique d'équipe », a déclaré le président du Conseil européen, Charles Michel, mercredi 25 mars, sur la chaîne d'information belge LN24. Il a espéré que les Vingt-sept seront en mesure, jeudi, de s'engager sur « un plan intraeuropéen » de relance économique qui « va mobiliser des capitaux européens, nationaux et aussi le secteur privé », une réflexion ayant déjà été amorcée mercredi avec les ambassadeurs des États membres auprès de l'UE.
« Ce n'est pas un sprint : cette crise va nous occuper à court, moyen et long termes », a prédit l'ancien Premier ministre belge.
Un projet de conclusions du président du Conseil européen ayant fuité mercredi dans la presse prône « un plan de relance exhaustif combiné avec un niveau sans précédent d'investissement ». Il évoque aussi la création d'un « véritable centre européen de gestion de crise » doté de capacités accrues et plus transversales.
Coronabonds. Appuyant les mesures budgétaires (suspension des règles budgétaires européennes), monétaires (opération PEPP de la BCE) et économiques (assouplissement de l'encadrement des aides d'État) déjà prises, neuf États membres - Belgique, Espagne, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Portugal et Slovénie - sont d'avis que l'Union européenne doit aller encore plus loin.
Selon eux, une institution européenne pourrait émettre « un titre de dette commun » ('common debt instrument') pour lever des fonds sur le marché afin de réparer les dégâts causés par la pandémie. Ces titres, dont bénéficieraient tous les États membres, auraient une maturité longue et le volume d'émission devrait être suffisamment élevé pour être efficace, estiment ces pays.
Est aussi souligné le fait que la crise macroéconomique est due à un choc externe symétrique dont aucun État membre n'est responsable, mais qui produit des conséquences néfastes pour tous.
Les neuf pays évoquent aussi la possibilité d'identifier, au sein du budget de l'UE, un financement spécifique pour les dépenses anti-crise pour les années 2020 et 2021. Ils demandent aussi de faire en sorte d'empêcher que des actifs économiques stratégiques soient accaparés par des prises de contrôle hostiles.
« On a besoin en effet d'une capacité d'autonomie stratégique ; donc, de garantir une capacité d'approvisionnement en Europe », a estimé M. Michel, citant des secteurs comme « l'énergie, le numérique ».
L'UE a mis en place un cadre européen de surveillance des investissements directs étrangers. Plus récemment, la Commission a décidé d'aider financièrement le laboratoire allemand CurVac, dont les recherches sur un vaccin ont attisé les convoitises outre-Atlantique (EUROPE 12447/1).
Voir la lettre des neuf États membres : https://bit.ly/2WJqOK2
L'idée des 'coronabonds' est encore loin de faire consensus au sein de l'Eurogroupe, les pays du nord de l'Europe y étant hostiles. Les Pays-Bas considèrent que leur position a déjà énormément évolué en deux semaines, notamment sur le gel du Pacte de stabilité. Ils préfèrent à ce stade aller au bout de toutes les options déjà disponibles plutôt que de recourir immédiatement à la solution de dernier recours que serait une émission commune de dette.
Mobilisation du MES. Réuni en format élargi mardi soir, l'Eurogroupe a opté pour l'octroi de lignes de crédit ECCL via le Mécanisme européen de stabilité (MES), le fonds de sauvetage permanent de l'Eurozone doté d'une capacité d'action de 410 milliards d'euros (EUROPE 12453/1).
Selon la lettre qu'a adressée le président de l'Eurogroupe, Mário Centeno, à M. Michel, les modalités de ces lignes de crédit - conditions (retour à la stabilité budgétaire post-crise), ampleur (2% du PIB national), utilisation (dépenses sanitaires et économiques) - devront être finalisées « avant la fin de la semaine prochaine ».
La question des conditions assorties à la mobilisation du MES, « c'est exactement le sujet qui est sur la table des chefs d'État ou de gouvernement », a reconnu M. Michel.
À noter que la formalisation d'un plan d'aide du MES permettra aussi à la BCE d'activer, si nécessaire, son opération OMT de rachat de titres publics, que l'institut monétaire avait élaborée en 2012 lors de la crise de la dette souveraine (EUROPE 11336/18).
Dans sa lettre, l'Eurogroupe fait également état d'un doublement des mesures budgétaires nationales (2% du PIB) engagées et d'une augmentation à 13% du PIB des garanties bancaires octroyées pour éviter un effondrement économique.
Voir la lettre de M. Centeno : https://bit.ly/2QN2PWy
Jeudi, le Parlement européen adoptera sa position sur les mesures d'urgence budgétaires et économiques que la Commission européenne a mises sur la table (EUROPE 12454/2).
La Présidence saoudite du G20 a aussi convoqué un sommet des vingt principales économies mondiales par visioconférence afin de coordonner les mesures adoptées pour lutter contre la pandémie.
Élargissement. Les Vingt-sept devraient aussi reprendre à leur compte les conclusions du Conseil 'Affaires générales', adoptées mercredi par procédure écrite, autorisant l'ouverture des négociations d'adhésion à l’UE avec l’Albanie et la Macédoine du Nord (EUROPE 12453/20).
Cette décision, attendue depuis juin 2018 par les deux pays (EUROPE 12049/1), fait suite à la présentation par la Commission européenne d’une nouvelle méthodologie pour le processus d’élargissement pour les pays des Balkans occidentaux (EUROPE 12419/2) et d’un nouveau rapport de progrès très positif sur les deux pays (EUROPE 12437/7) .
Migration. Enfin, le Haut Représentant de l'UE pour les Affaires étrangères, Josep Borrell, informera les dirigeants européens sur ses discussions avec le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, relatives à l’actualisation de la Déclaration UE/Turquie de mars 2016 sur la gestion des flux migratoires.
Fin février, les déclarations du président turc, Recep Tayyip Erdoğan, avaient provoqué de nouvelles tensions à la frontière gréco-turque. Après la venue de ce dernier à Bruxelles début mars (EUROPE 12442/7), M. Borrell a été chargé de voir comment remédier aux lacunes identifiées, notamment concernant le versement de l’enveloppe de 6 milliards d’euros promise par les Européens ou la libéralisation du régime des visas pour les Turcs souhaitant se rendre dans l’UE, aussi promise à Ankara. (Mathieu Bion avec Cerise Camille-Gessant et Solenn Paulic)