login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 13652
REPÈRES / Repères

Mieux connaître l’étonnante Albanie (2/2)

Le pays est doté d’un système politique démocratique cohérent. Le président de la République est élu pour une durée de cinq ans (renouvelable une fois consécutivement) par le Parlement monocaméral, appelé l’Assemblée d’Albanie, composée de 140 membres et dont la mandature est de quatre ans. Il a certains pouvoirs de désignation (dont celle du Premier ministre), signe les accords internationaux, établit les dates des élections, etc. Son titulaire actuel est, depuis juillet 2022, Bajram Begaj, un docteur en médecine et ancien chef d’état-major général des forces armées.

Le pouvoir exécutif est entre les mains du gouvernement. Son chef, Edi Rama, a vécu à Paris, où il a étudié aux Beaux-Arts. Rentré en Albanie en 1998, il devint, pour deux ans, ministre de la Culture, de la Jeunesse et des Sports. De 2000 à 2011, il fut maire de Tirana et modifia méthodiquement les couleurs de la ville, alors dominée par la grisaille typiquement communiste. Il devint le patron du parti socialiste en 2005. À la tête d’une ‘Alliance pour une Albanie européenne’, il remporta les élections législatives de 2013 et devint Premier ministre, poste qu’il occupa sans interruption jusqu’ici : il a été reconduit après le scrutin du 11 mai.

Cette stabilité de l’exécutif, contrastant avec le Monténégro, permet la continuité de la politique, mélange de clientélisme socialiste et de néolibéralisme à l’intérieur et, à l’extérieur, de bonnes relations avec les États-Unis, la Turquie, Israël et bien sûr les pays de l’UE, à commencer par l’Italie, son premier partenaire commercial, tout en évitant de s’impliquer dans les querelles récurrentes des autres nations balkaniques et en restant imperméable aux influences russe et chinoise.

La gouvernance de Rama est qualifiée d’autoritaire, en premier lieu par ses rivaux, le parti démocratique (centre droit) et le parti de la liberté (gauche souverainiste), qui restent trop faibles pour offrir une alternance. Cet autoritarisme se traduit par un manque de dialogue avec l’opposition parlementaire et avec la société civile. Il s’est aussi exprimé par un conflit ouvert avec l’ancien président de la République Ilir Meta, qui l’accusait de concentrer aussi le pouvoir judiciaire, fut destitué, puis rétabli par la Cour constitutionnelle (2022), mais arrêté en octobre 2024 pour suspicion de blanchiment d’argent. Un autre ancien président, Sali Berisha, est assigné à résidence pour corruption depuis la fin de 2023. Tout cela fait tache, même si Rama n'est pas inquiété et conserve un taux de popularité de plus de 45%.

En 2019 fut créé un Parquet spécial contre la corruption, le SPAK, qui est redouté, car le mal est installé davantage que dans d’autres pays balkaniques. Une loi de 2024 a pourtant amnistié 40 personnes mises en examen, ce qu’a regretté la Commission européenne. Par ailleurs, une réforme profonde du système judiciaire a été engagée. Plus d’un Albanais sur trois considère que la corruption est un problème majeur du pays et ne régresse pas. La confiance dans l’indépendance de la justice et dans les partis politiques est basse, ce qui expliquerait le faible taux de participation aux dernières élections législatives (42% des inscrits). Cependant, pour Transparency international, l’index de perception de la corruption s’est amélioré, plaçant l’Albanie en 80e position (contre 101e en 2022), avec un score de 42 points sur 100. En revanche, la liberté de la presse et des médias semble en recul.

S’agissant des dernières élections législatives, leur résultat n’est pas contesté (quatre sièges de plus pour le parti de Rama), mais les candidats n’ont pas bénéficié de conditions égales et des pressions ont été exercées sur des électeurs, comme l’ont dénoncé la Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Kaja Kallas, et la commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos (EUROPE 13639/29). Pour toutes ces raisons, l’Albanie n’est pas encore une démocratie en parfaite santé.

Le pays jouit, heureusement, de quelques bons indicateurs économiques : un taux de croissance de 4%, un chômage à 8,8% et une inflation de 2,5% ; le PIB a baissé de 3,5% à cause de la pandémie, mais il a remonté de 8,5% en 2021 et présenté des hausses d’environ 4% dans les années suivantes. Il possède des ressources importantes (minerais, acier, fer, pétrole, chrome). L’agriculture occupe encore 43% de la population active. L’Albanie reste fondamentalement agraire et peu industrialisée, sauf par la manufacture, la construction (tirée par le tourisme) et les équipements énergétiques. Elle exporte surtout des textiles, des chaussures, des minéraux, des combustibles et de l’électricité. Elle attire les investisseurs étrangers. Elle va développer l’énergie solaire. Le réseau routier reste perfectible et le chemin de fer est à réinventer.

Pour activer le tourisme, un nouvel aéroport international devient opérationnel à Vlora sur l’Adriatique. L’Albanie a un patrimoine naturel remarquable (faune, flore, forêts, rivières, lacs, montagnes, plages…), mais aussi un patrimoine culturel hérité de l’Antiquité et de l’époque médiévale : l’on songe à des sites inscrits au patrimoine de l’UNESCO (Berat, Gjirokastër, Butrint…), au parc archéologique d’Apollonia, aux châteaux de Rozafat et de Lekuresi, etc. Autant d’atouts pour un tourisme intelligent et varié.

Très vite après la fin de la dictature, l’Albanie se tourna vers l’Europe, pour des raisons économiques évidentes. Dès 1992, un accord de coopération et de commerce fut signé avec l’UE. Le pays devint membre du Conseil de l’Europe en 1995. La BEI commença d’accorder des prêts à l’Albanie. Puis, en 2006, fut signé l’Accord de stabilisation et d’association, entré en vigueur en 2009, année du dépôt de candidature à l’adhésion. La libéralisation des visas fut effective en 2010. À partir de 2012, la Commission recommanda l’adhésion sous conditions. En 2019, les Balkans occidentaux commencèrent à bénéficier de l’Initiative de Résilience économique. Pour faire face à la pandémie et à son impact économique et social, une aide spéciale de plus de 3 milliards d’euros fut accordée à la région. L’Albanie bénéficia aussi d’une assistance macrofinancière de 180 millions. Vint ensuite le plan économique et d’investissement global pour les Balkans occidentaux (9 milliards) dans la perspective des adhésions. Enfin, en novembre 2023, la Commission lança la nouvelle Facilité pour le plan de croissance de la région (6 milliards d’euros en prêts bonifiés et subventions pour la période 2024-2027) ; de plus, elle termina, pour l’Albanie, l’examen analytique de l’alignement du pays sur les politiques de l’UE.

À partir du 15 octobre 2024, avec la deuxième conférence d’adhésion, le premier groupe (cluster) de chapitres fut ouvert à la négociation : les fondamentaux de l’UE, les marchés publics, les statistiques, l’appareil judiciaire, les droits fondamentaux, la justice, la liberté et la sécurité et le contrôle financier (EUROPE 13504/1). Toujours en 2024, le 17 décembre, lors de la troisième conférence, le deuxième groupe fut à l’examen : relations extérieures, politique étrangère, de sécurité et de défense. Ce fut aisé (EUROPE 13547/2). Vint avril 2025 : le cluster portant sur tous les aspects du marché intérieur fut ouvert : neuf chapitres (EUROPE 13621/4). Un peu plus d’un mois plus tard, le 22 mai dernier, avec la cinquième conférence, l’on passa au groupe de chapitres relatifs à la compétitivité et la croissance inclusive, c’est-à-dire : transformation numérique et médias, fiscalité, politique économique et monétaire, politique sociale et emploi, politique d’entreprise et politique industrielle, science et recherche, éducation et culture, union douanière (EUROPE 13644/29).

Tous ces examens donnent lieu à des comptes-rendus, avec des indications sur les compléments à fournir, les progrès nécessaires, les dérogations provisoires, chapitre par chapitre. En tout cas, un travail considérable a déjà été accompli, puisque 24 chapitres sur 35 sont déjà ouverts. La Présidence polonaise du Conseil n’y est pas étrangère. Ce qui frappe, c’est le rythme des négociations, en moins d’un an, et les perspectives qui s’ouvrent (EUROPE 13647/13).

Bien sûr, le processus est réversible, et tant qu’il n’y a pas d’accord sur tout, il n’y a d’accord sur rien. Mais s’il est salutaire que les négociations d’adhésion des pays balkaniques méritent un suivi quotidien par les États membres de l’UE et de leurs administrations, il est souhaitable que les citoyens eux-mêmes se sentent informés de ce qui se passe, en disposant d’un maximum d’éléments et surtout d’un ‘fil rouge’ facilitant la compréhension. Puissent ces lignes y contribuer.

Renaud Denuit

Sommaire

REPÈRES
POLITIQUES SECTORIELLES
SOCIAL - EMPLOI
ÉCONOMIE - FINANCES - ENTREPRISES
INSTITUTIONNEL
ACTION EXTÉRIEURE
DROITS FONDAMENTAUX - SOCIÉTÉ
COUR DE JUSTICE DE L'UE
BRÈVES