Le 18 février 2021, le Conseil de l’UE adopte une interminable résolution (EUROPE 12662/15), sous la houlette de la Présidence portugaise, qui ne manque pas de rappeler la stratégie de Lisbonne et la méthode ouverte de coordination. Le Parlement européen n’est mentionné qu’une fois. Le nouveau cadre stratégique pour l’éducation et la formation, inspiré des précédents, court sur toute la décennie (2021-2030), dont l’espace européen de l’éducation (EEE) n’est que le premier volet. Celui-ci est résumé par cette longue phrase : « L’espace européen de l’éducation permettra aux apprenants de poursuivre leurs études à différents stades de la vie et de rechercher un emploi dans toute l’UE, et aux États membres et aux parties prenantes de coopérer afin que l’éducation et la formation de qualité, innovantes et inclusives, soutenant la croissance économique et des possibilités d’emploi de haute qualité, ainsi que le développement personnel, social et culturel deviennent réalité dans tous les États membres et toutes les régions de l’UE ».
Le Conseil ne se réfère pas aux initiatives nouvelles annoncées par la Commission dans sa communication du 30 septembre 2020 (EUROPE 13186/1). Aux six « dimensions » identifiées par celle-ci, il substitue cinq priorités stratégiques valables jusqu’en 2030 : (1) renforcer la qualité, l’équité, l’inclusion et la réussite pour tous dans le domaine de l’éducation et de la formation, (2) faire de l’apprentissage tout au long de la vie et de la mobilité une réalité pour tous, (3) accroître les compétences et la motivation de la profession éducative, (4) renforcer l’enseignement supérieur européen et, enfin, (5) soutenir les transitions écologique et numérique dans l’éducation et la formation et par leur intermédiaire.
Trois objectifs chiffrés sont identiques à ceux de la Commission : ceux relatifs aux compétences de base, à la maîtrise informatique et à la proportion des diplômés du secondaire supérieur. Pour le reste, la proportion de personnes âgées de 30 à 34 ans ayant atteint un niveau d’études supérieur devrait être d’au moins 45%, au lieu de 50% comme proposé par la Commission ; au moins 96% (au lieu de 98% selon la Commission) des enfants ayant entre trois ans et l’âge de la scolarité obligatoire devraient participer aux systèmes d’éducation et d’accueil de la petite enfance. Le Conseil ajoute l’objectif suivant : la proportion de personnes ayant quitté prématurément le système d’éducation et de formation devrait être inférieure à 9%. Tout ceci pour 2030 au plus tard.
Pour 2025 au plus tard, deux objectifs seulement apparaissent : celui de l’apprentissage des adultes, mentionné par la Commission, mais rabaissé à 47% (au lieu de 50%) et un second, propre au Conseil : la proportion de jeunes diplômés de l’éducation et formation professionnelle (EFP) bénéficiant d’une exposition à l’apprentissage en milieu professionnel au cours de leurs études devait être d’au moins 60%. Au total, il y a donc sept objectifs.
En annexe, le Conseil dresse une liste impressionnante de questions concrètes et actions pour chacun de ses cinq domaines prioritaires, valables pour la période 2021-2025. La Commission doit établir des rapports intermédiaires et un rapport complet sur l’exécution de ce premier cycle. Quant à la gouvernance, il s’agit, durant celui-ci, de poursuivre les méthodes éprouvées utilisées dans le cadre stratégique ‘Éducation et formation 2020’. Autrement dit, les ministres ne valident pas les innovations administratives de la Commission. Par cette résolution aride et complexe, le Conseil reprend sans doute la main, mais alors que, comme on l’a vu, la conception de l’EEE n’est pas dénuée de contradictions du côté de la Commission, la littérature de l’autre institution n’apporte pas davantage de lisibilité. Si la notion d’ « espace » disparaît après 2025, comment nommer la suite ?
Parent pauvre dans ce processus, le Parlement se fait entendre par une résolution votée le 11 novembre 2021, qui considère l’EEE comme un « but ultime » devant « jouer un rôle unique pour améliorer l’accès à l’éducation et sa qualité à travers l’Union », l’inclusion étant un aspect fondamental. Les eurodéputés apprécient les efforts de la Commission, mais souhaitent l’implication de toutes les parties prenantes possibles (parents, syndicats, animateurs de jeunesses, etc.). Ils critiquent aussi le manque d’objectifs intermédiaires et de critères de référence communs. Ils se félicitent de l’engagement du Conseil en faveur de l’EFP et se rallient à ses cinq priorités stratégiques tout en souhaitant des objectifs plus ambitieux en faveur des élèves peu performants ou en situation de décrochage scolaire. Ils réclament un mécanisme complet de pilotage, de suivi et d’évaluation de l’EEE, situé cette fois – ô surprise – à l’horizon 2030.
À la même époque, le Conseil adopte une résolution « relative à la structure de gouvernance du cadre stratégique pour la coopération européenne dans le domaine de l’éducation et de la formation, dans la perspective de l’espace européen de l’éducation et au-delà (2021-2030) ». Au lieu de créer des « structures inutiles », ce cadre doit être le même que précédemment, mais les activités de tous les groupes sont à intensifier. Surtout, la Présidence en exercice du Conseil se voit dotée d’un « rôle moteur » et dirige le groupe à haut niveau existant (Commission + hauts fonctionnaires nationaux), s’appuyant sur un comité de coordination.
Le 18 novembre 2022, la Commission, qui s’est alignée sur les objectifs du Conseil, dévoile une longue communication sur les progrès accomplis dans la réalisation de l’EEE. Elle recense les initiatives politiques stratégiques, législatives et autres, dans tous les secteurs de l’éducation, les projets financés par l’UE (académies d’enseignants, coalition pour l’éducation au climat, centres d’excellence professionnels), les groupes d’experts en activité (désinformation, investissement de qualité, etc.). Un nouvel indicateur d’équité est proposé ainsi qu’un laboratoire d’apprentissage sur la qualité des investissements dans l’éducation et la formation. En ce document, l’EEE devient une matrice de plus en plus large : le plan de relance post-Covid-19, le numérique, le volontariat, la transition écologique, la solidarité avec l’Ukraine, l’assistance aux Balkans occidentaux…
Le moniteur de l’éducation et de la formation 2022, publié le même jour, révèle des progrès sur le décrochage scolaire, le taux de diplômés de l’enseignement supérieur et l’accueil de la petite enfance, mais non sur les compétences de base. Par ailleurs, la pénurie d’enseignants s’aggrave.
En conclusion, la Commission estime que l’EEE est « sur la bonne voie », mais qu’il est trop tôt pour en mesurer l’incidence. Sa gouvernance, renforcée, est jugée positivement.
Cet optimisme ne semble pas partagé entièrement par la Présidence suédoise du Conseil, qui pointe quelques défis (EUROPE B13166). C’est pourquoi elle conçoit et fait adopter, le 16 mai dernier, une nouvelle résolution. Celle-ci souligne les efforts à entreprendre pour lutter contre les inégalités dans l’enseignement en veillant à l’inclusion sociale, renforcer les compétences de base, mieux aider les enseignants, rendre la mobilité plus effective, augmenter les compétences des adultes et, quant à la gouvernance, intensifier les synergies nécessaires, notamment entre le Comité de l’emploi et celui de l’Éducation.
Un autre défi, qui n’est pas mis en avant dans les documents spécifiques de l’EEE, est celui de la reconnaissance automatique des diplômes et des qualifications. Or, celle-ci a fait l’objet, en 2018, d’une recommandation du Conseil par laquelle les États membres se sont engagés à rendre cette reconnaissance pleinement effective en 2025. Un rapport publié par la Commission le 23 février 2023 constitue un signal d’alarme, surtout pour les domaines autres que les universités. (EUROPE 13128/28). La Présidence suédoise soumet donc au groupe de travail du Conseil un projet de conclusions début avril (EUROPE 13157/22). Le texte est adopté par les ministres à la mi-mai, le même jour que la recommandation, qui d’ailleurs mentionne le problème (EUROPE 13184/26). Les conclusions invitent les États membres à exploiter tous les outils disponibles, à mieux former les décideurs de terrain, à promouvoir la procédure en diffusant des informations pertinentes, à s’appuyer sur la confiance réciproque entre États membres et entre systèmes d’enseignement. Ce document est important, car, si la reconnaissance mutuelle n’est pas pleinement appliquée, il n’y aura pas d’espace européen de l’éducation.
Enfin, il est un autre objectif qui semble minoré, voire oublié : la connaissance de deux langues étrangères par tous les jeunes Européens sortant de l’enseignement supérieur en 2025. L’idée figurait déjà dans la communication de la Commission du 17 novembre 2017 ; le Conseil européen l’avait reprise à son compte en décembre. Le 22 mai 2019, le Conseil adopta une recommandation moins ambitieuse sur « Une approche globale de l’apprentissage des langues » (où en est-on ?). Pour donner plus de substance à l’EEE avant 2025, voilà un but compréhensible à revitaliser.
Si l’on veut ‘vendre’ l’EEE au vaste public concerné, de telle sorte que tout le monde puisse y voir clair, il est urgent de débureaucratiser le discours institutionnel et de s’engager par quelques promesses fermes pour 2025 : (1) la libre circulation totale pour tous, appuyée sur la reconnaissance automatique dans toute l’UE, (2) la carte d’étudiant généralisée, (3) le suivi complet des diplômés, (4) le but linguistique précité, (5) l’atteinte des objectifs chiffrés officiels en matière d’éducation des adultes et de formation professionnelle et (6) des objectifs chiffrés intermédiaires pour ceux fixés à l’horizon 2030. Le reste n’est pas dénué d’intérêt, ni même d’urgence, mais ne fait pas partie du cœur du projet. À trop charger la barque, l’on brouille le message, alimentant un échec possible.
Renaud Denuit