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Bulletin Quotidien Europe N° 12656
POLITIQUES SECTORIELLES / Interview espace

« J’aimerais voir plus d’esprit européen », déclare Jan Wörner

Le 28 février, Johann-Dietrich Wörner, l’actuel directeur général de l’Agence spatiale européenne (ESA), terminera son mandat après 6 ans à la tête de l’Agence. Avec EUROPE, l’ingénieur civil allemand revient sur ses succès et ses échecs durant les années où il a été à la tête de l’Agence et, en particulier, sur ses relations avec l’Union européenne. (propos recueillis par Pascal Hansens)

Agence Europe - Sous votre mandat, la réunion ministérielle de Séville en 2019 (EUROPE 12379/2) a été un grand succès, par rapport à celle qui s’est tenue en Suisse en 2016. Comment expliquez-vous cela ?

Jan Wörner - Il y a plusieurs raisons. Premièrement, l’espace est de plus en plus considéré par de nombreux pays comme étant important pour leur développement national.

Aussi, nous avons commencé très tôt à la préparer. J’ai commencé à la tête de l’ESA en 2015 et la première réunion ministérielle a eu lieu fin 2016, un an et demi plus tard (EUROPE 11681/26). Ça a été très court, je peux vous le dire !

Donc, juste après la réunion ministérielle de 2016, j’ai commencé à préparer celle de 2019. Nous avons eu des discussions avec les États membres, mais aussi avec les citoyens, pour avoir leur avis. J’ai mis sur la table une valeur de 14,3 milliards d’euros et ils ont souscrit pour 14,5 milliards d’euros. Donc, certains disent que j’aurais dû demander plus que cela.

C’est typique en ce qui me concerne : je n'avais pas demandé 20 pour en avoir 10, j'avais demandé 14,3 parce que je croyais fermement que c’était ce dont nous avions besoin. Et j’ai obtenu 14,5 milliards d’euros.

L’une de vos principales priorités était d’établir un espace uni en Europe (‘United Space in Europe’). Avez-vous réalisé ce que vous vouliez faire ?

Je crois que nous ne sommes pas là où je voudrais être. Nous avons des intérêts nationaux très forts dans l’espace. Mais j’aimerais voir plus d’esprit européen.

Il y a un exemple où j’ai toujours été un peu déçu. Nous avons des astronautes et les astronautes ont des passeports nationaux, mais ce sont aussi des astronautes européens. Lorsqu’un astronaute revient de l’espace, soudain, la nation d’où il vient demande jour après jour d’avoir cet astronaute pour toute activité publique. C’est quelque chose qui me rend un peu triste. J’ai essayé de changer cela, mais les astronautes sont d’abord des héros nationaux.

L’espace uni en Europe est également lié à la question des relations entre l’ESA et l’UE. Comment voyez-vous la relation actuelle avec l’Union européenne ?

Permettez-moi de revenir sur le passé. C'est en 1975 que la Convention de l’ESA a été rédigée. C’est un chef-d’œuvre de juristes, et très européen, qui a été seul pendant longtemps dans l’activité spatiale européenne.

Il y a eu quelques tentatives de l’UE sous le commissaire Verheugen (ancien commissaire aux Entreprises et à l’Industrie de 2004 à 2010 - NDLR) dans le domaine de l’exploration spatiale. Elles ont ensuite commencé avec Galileo et Copernic. La chancelière Merkel m’a d’ailleurs demandé si Copernicus ne pouvait pas être un programme national. Je lui ai répondu : « Non ! Ce doit être un programme européen ! »

Et puis, nous avons eu, en 2008, le traité de Lisbonne (avec l’introduction de l’article 189 TFUE sur l’espace - NDLR). Certains prétendent que c’est clair, nous avons un nouveau cadre, donc l’ancien n’existe plus. Mais ce n’est pas juste parce que nous avons des partenaires différents. Vous avez la Suisse et la Norvège comme États membres de l’ESA, qui n’ont pas voté le traité de Lisbonne. Donc, d’un point de vue juridique, il y a une certaine tension entre la convention de l’ESA et le traité de l’UE.

L’ESA est la propriété de ses États membres. Sans leur argent, nous ne sommes rien. Mais, en même temps, nous travaillons avec l’UE. Cela doit se faire dans le cadre d’un partenariat. Et cela est plutôt difficile dans le travail quotidien.

Où en sommes-nous en ce qui concerne l’accord-cadre de partenariat financier (FFPA) (EUROPE 12606/6) ? Sommes-nous proches d’un accord ?

Nous avons résolu beaucoup de problèmes, mais nous en avons encore un de compliqué. Il s’agit de la relation entre la Commission, l’EUSPA à Prague et l’ESA. Thierry Breton dit qu’il est très important que le « pouvoir adjudicateur » reste au sein de la Commission. Maintenant, l’EUSPA cherche également à obtenir ce pouvoir adjudicateur et cela signifierait que nous avons la Commission européenne, puis l’EUSPA et ensuite l’ESA.

Et je pense que ce n’est pas du tout en accord avec la convention de l’ESA. Et, à mon avis, ce n’est pas un partenariat ! Il s’agit d’une hiérarchie, ce qui n’est pas la bonne façon de procéder. Mais c’est à mon successeur (Josef Aschbacher - EUROPE 12625/10) de résoudre ce problème, il a beaucoup d’expérience avec l’UE, il était dans l’UE, à la Commission.

Selon nos archives, la France proposait déjà en 2003 de faire entrer l’ESA dans le champ de l’Union européenne (EUROPE 8444/25). Pensez-vous que cela puisse être une solution ?

Oui, ce pourrait être une solution, mais ce serait une solution très compliquée, car l’ESA a le principe du retour géographique. Je sais que, du côté français, le retour géographique n’est pas considéré comme la meilleure chose. Mais regardez-le du point de vue européen.

Avec le retour géographique, nous permettons aux petits pays, avec des contributions plus faibles, de faire partie du ‘Big Game’ ! Il n’y a pas de monopole ! Et d’ailleurs, les 14,5 milliards d’euros à Séville sont basés sur le retour géographique, sinon les États membres ne les auraient pas payés !

Lors d’un Conseil 'Compétitivité' de mai 2018 (EUROPE 12029/12), vous êtes venu dans les États membres en présentant votre vision d’une nouvelle organisation spatiale. Où en sommes-nous sur ce point ?

Donc, ce que j’ai proposé lors de ce Conseil 'Compétitivité', c’était d’avoir une entité commune en aval. Et à l’époque, la Commission n’était pas satisfaite de cette proposition. Mais maintenant, dans les conclusions du Conseil 'Espace' de l’année dernière (voir point 27 – EUROPE 12606/6), il est dit que l’ESA et la Commission européenne devraient développer une activité commune en aval. C’est maintenant une décision et j’en suis très heureux. J’espère que cela sera réalisé très bientôt.

La Commission a dernièrement proposé deux choses : une alliance pour les lanceurs (EUROPE 12634/8), mais aussi une constellation 'connectivité' (EUROPE 12634/9). Quel est votre avis sur ces deux projets ?

En ce qui concerne la constellation 'connectivité', c’est une idée intelligente et l’ESA est derrière cela. Mais nous devons voir que la connectivité est une chose qui se fait avec l’industrie. Elle ne doit pas être une activité purement publique, une mégaconstellation payée par le public. Ce n’est pas, de mon point de vue, la meilleure solution. Il devrait s’agir d’un partenariat public-privé.

En ce qui concerne l’alliance européenne des lanceurs, je n’ai pas vraiment d’information définitive sur ce que Thierry Breton voulait dire quand il l’a dit. Il se pourrait qu’il pense à ce que nous avons aux États-Unis, l’United Launch Alliance, donc une alliance d’industries. Il se peut qu’il pense à une alliance des différents acteurs en Europe, comme l’ESA et l’UE. Ce pourrait être une combinaison des deux, je ne sais pas ! Mais une alliance industrielle effacerait la concurrence et j’espère que ce n’est pas ce qu’il veut dire. Nous avons besoin de la concurrence en Europe. Mais si Breton veut dire une alliance entre l’ESA, l’UE et les agences nationales, cela pourrait être une bonne idée.

Je pense que la meilleure solution pour l’avenir est vraiment de commencer par un nouveau processus pour examiner les demandes de lanceurs publics, les orbites, les charges utiles ; donc, les besoins du secteur public et les montants qu’il veut payer pour cela et le nombre de lanceurs par an. Et c’est une chose que cette alliance publique pourrait définir et ensuite développer en partenariats public-privé.

C’est là la différence avec ce que nous avons fait en 2014, lorsque nous avons décidé d’utiliser Ariane 6 et Vega-C. Parce qu’à ce moment-là, nous avions décidé du profil général du lanceur et maintenant, la question est de savoir qui va le payer.

En lien avec cette question des lanceurs, comment pouvons-nous contribuer à la création d’un New Space européen ? Pensez-vous qu’un 'Buy European Act' pourrait être une solution, que nous devons créer un véritable marché captif ?

Nous avons déjà un marché captif qui, en Europe, n’est pas très grand. Nous ne lancerons pas un Galileo maintenant avec une fusée chinoise. Mais le marché captif en Amérique est énorme.

Je pense qu’un 'Buy European Act' pourrait avoir le résultat inverse de celui que nous recherchons, car Ariane lance des satellites des Émirats arabes unis, des États-Unis et du Japon. Un marché purement européen est trop petit. Nous sommes donc les gagnants de la coopération mondiale !

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