Ancien eurodéputé de juin 1999 à juin 2018 au sein du groupe des Verts/ALE, Claude Turmes a été nommé, fin 2018, ministre de l’Énergie et de l’Aménagement du territoire du Luxembourg. Une fonction qui le conduit à siéger au sein du Conseil de l’Union européenne, l’autre institution législatrice de l’UE. Dans un entretien accordé à EUROPE, il nous a livré sa vision des récents développements en matière de climat au sein des institutions européennes, son avis sur la 'stratégie hydrogène' ou encore sa perception du rôle du Parlement européen [propos recueillis par Damien Genicot].
Agence Europe – Alors que le Parlement européen défend un objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) de l’UE de 60% d’ici 2030 (EUROPE 12577/12), les discussions entre les États membres sur un objectif d’au moins 55% sont toujours en cours. Quelle est la position du Luxembourg ?
Claude Turmes – Au cours de ces dernières années, le Luxembourg a toujours dit que l’objectif actuel d’une réduction des émissions d’au moins 40% ne suffit pas. Nous défendons un objectif rehaussé à au moins 55%, que nous avons d’ailleurs aussi mis comme ambition dans notre plan national intégré en matière d’énergie et de climat (PNEC).
C’est une très bonne nouvelle que le Parlement pousse le curseur à 60% et que des pays comme la Finlande et le Danemark le rejoignent. Cela va fournir un élan positif aux discussions au Conseil sur l’objectif d’au moins 55%, mais aussi sur certains éléments un peu étranges de la proposition de la Commission européenne, notamment la prise en compte de l’UTCATF [NDLR : règlement 2018/841 relatif aux émissions et absorptions de GES résultant de l’utilisation des terres, du changement d’affectation des terres et de la foresterie – EUROPE 12561/5].
Le vote du Parlement va aider à ce que l’UE adopte une position plus ambitieuse et plus claire que la proposition de la Commission.
Une majorité d’États membres soutiendraient une réduction d’au moins 55%, mais s’agit-il de 55% net, tel que proposé par la Commission (avec prise en compte des émissions et absorptions liées à l’UTCATF) ou de 55% ‘brut’ ?
C’est cette question qu’il faudra clarifier. Mais le vote du Parlement crée une dynamique de négociation qui peut améliorer la position de la Commission.
Les 27 chefs d’État ou de gouvernement auront une seconde discussion sur l’objectif climatique 2030 en décembre, en vue de parvenir à un accord unanime (EUROPE 12582/2). Or, l’une des nouveautés introduites par la ‘Loi climat’ résidait normalement dans le fait de définir les objectifs climatiques selon la procédure de codécision et, donc, à la majorité qualifiée des États membres…
J’ai personnellement toujours défendu le fait que ce genre de décisions se prennent à la majorité qualifiée et non à l’unanimité.
Le fait de remonter des sujets qui sont institutionnellement en codécision vers le Conseil européen et de les soumettre ainsi à la règle de l’unanimité est une des raisons principales qui empêchent le bon fonctionnement de l’UE.
Tout ce qui est au niveau de codécision devrait rester en codécision.
La Présidence allemande du Conseil souhaite boucler le dossier de la ‘Loi climat’ avant la fin de l’année. Pensez-vous que ce soit faisable ?
C’est une bonne chose que Madame Merkel et la Présidence allemande en aient fait l’une de leurs priorités.
Les négociations interinstitutionnelles [NDLR : trilogues] seront difficiles, mais je suis assez optimiste, en raison notamment du fait qu’on est de plus en plus confronté au changement climatique.
Les récentes pluies d’une intensité sans précédent en Méditerranée, ainsi que les événements en Californie et en Sibérie nous le montrent : le changement climatique, ce n’est pas dans dix ans, c’est maintenant.
J’espère que tous les leaders européens ont compris qu’on est déjà dans une situation d’urgence climatique et qu’il faut trancher et avancer.
La bonne nouvelle est que, lors de la dernière réunion des ministres de l’Énergie [EUROPE 12576/16], la tonalité y était complètement différente qu’auparavant. Une bonne partie de l’intervention du ministre polonais a ainsi porté sur l’éolien en mer et le fait que la Pologne souhaite être l’un des principaux acteurs industriels pour développer d’énormes volumes d’énergie renouvelable rapidement et créer ainsi de l’emploi en Pologne.
Cette nouvelle dynamique pourrait-elle conduire des pays comme la Pologne ou la République tchèque à adhérer à un objectif d’au moins 55% brut ?
Les Polonais sont de très bons négociateurs. Ils demandent encore plus d’argent pour aider leur pays dans sa transition énergétique, c’est tout l’enjeu du blocage polonais.
Concernant la 'stratégie hydrogène' de l’UE, vous considérez notamment qu’elle est trop focalisée sur l’hydrogène produit à partir de gaz naturel en combinaison avec des technologies de capture et de stockage du carbone (CCS). Que répondez-vous à ceux qui considèrent qu’il s’agit d’une étape nécessaire pour développer un marché de l’hydrogène renouvelable ?
Je leur réponds qu’ils n’ont pas compris que le reformage de gaz fossile crée 10 tonnes de CO2 pour une tonne d’hydrogène et ne va pas accélérer l’innovation sur la chaine ‘électricité verte/électrolyseurs’.
Le reformage du méthane nécessite une technologie complètement différente, qui va demander des financements qui auraient pu être investis là où ils sont vraiment nécessaires : dans les électrolyseurs nécessaires à la production d’hydrogène renouvelable.
Il faut se concentrer sur la création d’une masse critique rapide d’investissements dans les électrolyseurs et accélérer le déploiement des énergies renouvelables. Tout le reste est un gaspillage d’argent public et privé qui ne va pas nous aider au niveau climatique.
Vous ne partagez pas l’opinion selon laquelle le gaz doit jouer un rôle de transition en permettant à certains États de sortir du charbon. Mais est-ce réaliste économiquement pour un pays comme la Pologne de passer directement du charbon aux renouvelables ?
Oui, car la Pologne sera un grand gagnant industriel de l’éolien en mer.
L’éolien en mer, c’est 4 000 à 5 000 heures constantes d’électricité à des prix très compétitifs.
Aujourd’hui, il y a déjà plus de 10 000 travailleurs polonais dans ce secteur qui construisent les fondations pour les éoliennes déployées au Danemark.
Qu’attendez-vous de la stratégie sur les énergies renouvelables en mer que la Commission devrait présenter le 18 novembre ?
La première question est la sécurité des investissements et en particulier le débat sur la révision des aides d’État. Il faut clarifier le fait que l’éolien en mer aura droit à un régime d’investissements stables, notamment via des ‘contracts for difference (CFD)’.
Ainsi, si le prix du marché est bas, l’investisseur dans l'éolien a la garantie d’un prix stable. Au contraire, si le prix du marché est élevé, l’investisseur repaie une partie de l’argent qu’il gagne.
Deuxièmement, il faut que tous les réseaux électriques soient planifiés pour un monde 100% renouvelable, afin que les grandes quantités d’électricité verte arrivant en bord de mer puissent être transportées à l’intérieur de l’UE. L’hydrogène produit par électrolyse fera partie des solutions pour absorber ces énormes quantités d’électricité.
Troisième élément important : prendre en compte le fait que l’éolien en mer n’est pas seulement un ‘game changer’ pour les pays autour de la mer du Nord ou autour de la mer Baltique, c’est aussi un ‘game changer’ pour tous les pays autour de la mer Noire, comme la Bulgarie et la Roumanie.
Il y a en outre l’éolien flottant qui est aussi une option, notamment pour le sud de la France. L’éolien flottant peut être la prochaine étape industrielle de l’Europe, car, vu la surface de mers sur la planète, il s’agit d’un marché gigantesque.
Jeudi, le Parlement débattra du Traité sur la charte de l’énergie (TCE – EUROPE 12558/9). Quelle est votre opinion sur ce traité en cours de modernisation ?
Il s’agit d’un chantier très important.
Il y a une contradiction majeure entre ce traité, qui protège les industries fossiles, et les politiques que l’UE souhaite mettre en œuvre pour respecter ses engagements climatiques dans le cadre de l’accord de Paris.
Pour résoudre cette contradiction, il faut que la Commission formule une position claire, visant à enlever de ce traité la protection des énergies fossiles, dans le cadre des négociations en cours avec les pays tiers signataires du traité.
Maintenant qu’il existe une véritable dynamique pour sortir des énergies fossiles, il est important que l’UE ne soit pas sujette à un blocage résultant de la signature de ce traité dans les années 90.
Maintenant que vous êtes au Conseil, comment voyez-vous le rôle du Parlement européen ? Est-ce qu’il a davantage de poids que quand vous étiez eurodéputé ?
Sur la politique énergétique et climatique, le Parlement a été le vrai moteur des vingt dernières années. Il a toujours été plus loin que les propositions de la Commission.
Même s’agissant de sa récente décision d’approuver l’inclusion des investissements gaziers dans le Fonds pour une transition juste (EUROPE 12561/11) ?
C’est l’exception qui confirme la règle.
Au Conseil, il a été confirmé que le gaz est exclu du mandat de négociation pour les trilogues.
Je suis assez optimiste quant au fait qu’à la fin des négociations, le gaz ne sera pas inclus dans le Fonds pour une transition juste. On va tout faire pour que ce ne soit pas le cas.