Suite à la publication de l’éditorial en deux volets de Renaud Denuit sur la Catalogne, les 7 et 8 novembre derniers (EUROPE 12364/1, 12365/1), nous ouvrons volontiers les portes de notre bulletin quotidien à la réplique de M. Domènec Ruiz Devesa, membre du Parlement européen (S&D, espagnol). Veuillez noter que les deux textes ont donc été rédigés par M. Denuit avant les élections espagnoles du 10 novembre. Il s’agit ici d’une traduction en français, le texte original en anglais de M. Devesa étant publié dans notre édition anglaise.
Chère Agence Europe, en tant que fidèle lecteur de votre bulletin quotidien, j’ai été décontenancé par les éditoriaux biaisés relatifs à la Catalogne, publiés les 7 et 8 novembre dans votre publication.
Les élections législatives espagnoles du 10 novembre ont permis au Parti socialiste de remporter une nette victoire. Les résultats montrent également que les forces modérées ont encore du pain sur la planche pour parvenir à réparer la fracture sociale ouverte par les indépendantistes catalans et l’extrême-droite espagnole, qui a connu une percée sous l’effet de la poussée sécessionniste.
Dans ses deux éditoriaux, Agence Europe s’est penchée sur cette fracture, que nous devons maintenant traiter. Intitulés « Les Catalans comptaient sur la solidarité européenne », ces textes ont échoué à restituer la diversité de la société catalane. Si nous prenons en considération les résultats des élections, les partis indépendantistes n’ont obtenu que 43 % des voix. Une fois encore, comme lors de toutes les élections précédentes, la pluralité de la société catalane a été réaffirmée. Il est donc légitime de s’interroger sur le bien-fondé du titre de ce double éditorial, qui propose une représentation uniforme d’une société riche, mais aussi extrêmement polarisée. Qui demande la solidarité européenne ? Les indépendantistes et les unionistes ? L’auteur ne semble aborder que les revendications des premiers.
En outre, les critiques formulées à l’encontre du président du Parlement européen sont injustifiées ; à ce stade, à moins que les institutions de l’Union européenne n’en décident autrement, il existe des réglementations nationales qui doivent être respectées lors des élections européennes. Les députés européens doivent être proclamés et envoyés par les autorités nationales au Parlement européen.
La conclusion de M. Denuit selon laquelle ce ne sont pas les facteurs économiques qui expliquent le mouvement indépendantiste, mais de profonds facteurs culturels, me laisse perplexe. En réalité, les partis indépendantistes n’ont recueilli que 20 % des sondages avant la crise économique et financière. De plus, en tant que proeuropéen, M. Denuit estime-t-il que chaque nation culturelle a le droit de disposer de son propre État ?
Le débat le plus pertinent que nous devrions avoir au niveau européen concerne peut-être la diversité des sociétés espagnole et catalane, dans le cadre d’une Europe plurielle et unie. M. Denuit se réjouit de l’apparente existence d’un axe euronationaliste, mais échoue à relever les liens étroits entretenus par certains partis indépendantistes catalans avec des partis d’extrême-droite anti-européens comme la Lega, ou eurosceptiques comme la N-VA flamande, ou la présence du parti nationaliste catalan, CUP, fermement opposé à l’Europe. De nombreux nationalistes catalans sont malheureusement devenus une illustration du national-populisme et ne divergent pas beaucoup des partisans du Brexit et de Le Pen. En tant qu’Espagnol et Européen progressiste et fédéraliste engagé, je considère le discours de M. Denuit contradictoire. L’Europe est l’incarnation d’un projet politique multinational : un régime politique, différentes nations. Elle repose sur l’inclusion et le dépassement des différences, pour trouver un terrain d’entente. Le nationalisme ne peut survivre qu’en pointant des différences irréconciliables. C’est pourquoi les nationalismes, qu’ils soient régionaux ou nationaux, sont des mouvements politiques pourvus d’un ADN sensiblement différent des idées qui sous-tendent le projet européen. Mon engagement sera toujours au service de ce dernier. Nous devons nous assurer que tous les peuples d’Europe, indépendamment de leur identité culturelle et politique, puissent prospérer dans une Europe diverse et unie. C’est précisément dans cet espace politique que nous devons, de toute urgence, en appeler à davantage d’unité et de solidarité entre les Européens.
Domènec Ruiz Devesa
Député au Parlement européen, S&D (Espagne)