Il se disait de plus en plus, ces dernières années, que l’adage voulant que l’Europe sorte chaque fois grandie et renforcée des crises la frappant perdait de sa pertinence. Impossible de penser et soutenir, en effet, que les solutions trouvées lors de la crise des dettes souveraines ou le Brexit qui amputera l’Union européenne soient des crises fécondes sur le plan de l’intégration ; ces événements funestes semblaient plutôt annonciateurs d’un processus de délitement du projet européen sous la dynamique de sociétés en colère et de dirigeants lâchement opportunistes.
Une décision prise loin de ‘Bruxelles’, à Washington, changera peut-être radicalement la donne. Dans un livre récent (dont il sera question très vite dans la Bibliothèque européenne), Christian Deubner ne se faisait aucune illusion quant à la possibilité de voir l’Union européenne se doter de politiques étrangère, de sécurité et de défense dignes de ce nom sans que le niveau des menaces n’augmente fortement et que ne disparaissent ou s’altèrent certaines formes alternatives de coopération. Ce qui, pour l’auteur de « Security and Defence Cooperation in the EU » (Nomos Verlagsgesellschaft), n’était pas fatalement à souhaiter.
De fait, mais tel est bien le ‘cadeau’ affolant qui vient d’être offert aux Européens par Washington. En décidant unilatéralement de sortir les États-Unis de l’accord nucléaire avec l’Iran négocié douze longues années durant sous la conduite des Européens et validé en 2015 par un Conseil de sécurité unanime, Donald Trump a déclenché un séisme géopolitique dont l’épicentre est le Proche- et le Moyen-Orient, soit à proximité immédiate de l’Europe. Du coup, cette fois, puisque leurs intérêts en termes de sécurité sont directement en jeu, les Européens ne peuvent plus se contenter de rester au balcon sans réagir.
Les Vingt-sept – et même les Vingt-huit, car la ‘relation spéciale’ avec les États-Unis fantasmée par les Britanniques se retrouve désormais à l’état de baudruche – doivent se rendre à l’évidence que, ainsi que l’observe le politologue français Pascal Boniface, « pour Trump, il n’y a pas de partenaires, il n’y a que des vassaux qui doivent s’aligner docilement derrière Washington » (Mediapart, 11 mai). Ce très désagréable constat leur impose de prendre impérativement conscience, confirme son collègue belge Sven Biscop, que « les priorités européennes et américaines, et même les intérêts, coïncident beaucoup moins qu’avant » (http://www.egmontinstitute.be , 9 mai). En clair, il leur faut enfin comprendre et admettre que « personne ne va défendre l’intérêt européen à la place de l’Europe ».
Est-ce à dire que, pour les Européens et leurs dirigeants, l’heure des révisions déchirantes a sonné et que le temps est venu de saborder une Alliance atlantique où le partenariat se transforme en servitude ? Après tout, comme le constate notre confrère Philip Stevens, « si les États-Unis entendent agir comme un État voyou, aveugle aux vues de ses alliés, il ne reste plus le ciment nécessaire pour un partenariat atlantique qui a longtemps incarné une coïncidence de valeurs et d’intérêts » (Financial Times, 10 mai). L’Alliance atlantique reste pourtant utile. D’abord parce que la présidence de Donald Trump ne sera pas éternelle – il est même à espérer qu’elle ne dure que le temps d’un mandat. Ensuite parce que, en dépit des bouffonneries sinistres de l’actuel locataire de la Maison Blanche, des valeurs et intérêts occidentaux subsistent et, à n’en point douter, subsisteront.
Toutefois, voici désormais les Européens acculés à prendre acte, avec Pascal Boniface, du fait que si « l’Alliance atlantique était une protection, Trump veut en faire une servitude », ce qui est attentatoire à vingt-sept souverainetés nationales et même à la souveraineté britannique. À l’évidence, le temps est donc venu pour les États membres de reconnaître que ces souverainetés nationales ne pourront être efficacement défendues et affirmées dans le monde que si prend corps, à travers elles, une souveraineté européenne en bonne et due forme ! C’est une Union souveraine qui doit désormais, ainsi que l'y invite Sven Biscop, investir « plus que jamais » dans l’Alliance atlantique tout en investissant en même temps « dans des partenariats (pas des alliances – pas encore) avec d’autres puissances (...) afin de mener à bien ses priorités avec tous les partenaires possibles ».
En clair, le temps est venu pour l’Union européenne de devenir politiquement adulte et de prendre enfin en main son destin. Le moment est difficile sachant les décennies d’atermoiements qui l’ont précédé, mais il est des signes encourageants.
D’abord, il y a le fait que, jusqu’à présent, les Vingt-sept – et même les Vingt-huit – font front uni. Ensuite, il y a le plaidoyer en faveur d’une souveraineté européenne qui a été confirmé par le président Macron lors de la réception du prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle. Ce plaidoyer est la plus belle des réponses à la « pulsion de destruction » qui, ainsi que l’a dit la Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Federica Mogherini, à l’Institut universitaire européen de Florence, est le fait du président américain.
Si les dirigeants européens acceptent de prêter l’oreille à ce que leur dit le président français et, dans le monde dangereusement bouleversé qui est désormais le nôtre, d’œuvrer sans plus de faux-fuyant à l’édification d’une souveraineté européenne, alors Donald Trump restera aussi dans l’histoire comme ayant été le dernier ‘père de l’Europe’ !
Michel Theys