Bruxelles, 15/03/2011 (Agence Europe) - La rencontre interparlementaire avec les parlements nationaux s'est tenue lundi 14 mars à Bruxelles sous la présidence de Wolf Klinz (ADLE, allemand), président de la commission spéciale sur la crise financière, économique et sociale. Thème de la rencontre: « Investir dans l'économie réelle: une boîte à outils pour la croissance, l'innovation et la cohésion ». Des sujets qui sont l'essence même de la stratégie UE 2020, qui appelle à créer plus d'emplois. Mais il n'y a pas d'emplois sans croissance, pas de croissance sans compétitivité, pas de compétitivité sans innovation. En cette période de crises, comment agencer le tout pour rendre compétitif et efficace le marché du travail ? Que peut faire l'Europe et quelle est sa valeur ajoutée ? Parmi les orateurs présents, citons Thomas Mirow, président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), Philippe Maystadt, président de la Banque européenne d'investissement (BEI), Pervenche Berès (S&D, française), présidente de la commission de l'emploi et des affaires sociales du PE.
« La leçon que l'on peut tirer de la crise financière, c'est que nous avons besoin de plus d'Europe, pas de moins d'Europe », a déclaré lors du dîner à l'issue du débat, Jerzy Buzek. Le président du PE a poursuivi: « Il n'y a pas de solidarité sans responsabilité. Il n'y a pas d'Union monétaire sans une économie performante ». Partisan « absolu » de la méthode communautaire, Jacques Delors s'est interrogé sur ce qui peut être fait au niveau de l'UE à 27 et de l'UEM à 17. La politique de concurrence, le refus du dumping social, la solidarité traduisant l'interdépendance de nos pays, la coopération - chaînon manquant de la construction européenne, le budget, les eurobonds sont autant d'éléments du grand marché sur lesquels il faut agir, a estimé Jacques Delors. Au niveau de l'UEM, il s'est fait le chantre de la différenciation. En vue du nouvel élargissement de l'UE, il a demandé de choisir à la fois l'approfondissement et l'élargissement.
Au niveau de l'UE à 27, l'ancien président de la Commission et fondateur du groupe de réflexion « Notre Europe » a parlé de:
(1) Concurrence: « Il n'y a pas de marché sans règles, la première règle est la politique de concurrence. Les règles, c'est aussi l'encadrement du monde financier. Jusqu'où faut-il aller au niveau mondial ? Ce sera la tâche du G20. L'idéologie financière est toujours là. Il n'est plus possible aujourd'hui d'entendre dire comme on l'a fait durant dix ans, que ce qui est important, c'est la création de valeurs. Pour un chef d'entreprise ou un banquier, la création de valeurs, c'est l'augmentation du cours en bourse. On ne peut pas vivre comme cela, dans le court terme », a affirmé l'ancien président de la Commission.
(2) Social: a) le refus du dumping social est aussi un élément de ce grand marché, dans le respect de la diversité des modèles sociaux. Le président a appelé la Cour de justice à distinguer entre les pays où les normes sociales sont fixées par des lois, et les autres par des conventions collectives (et ne pas demander à ces derniers, comme elle l'a fait pour la Suède, de faire une loi). « Le jour où le Pacte pour l'euro verra le jour, j'espère qu'on aura la finesse, la délicatesse de ne pas employer des mots qui brusqueraient et ne correspondraient pas d'une manière réelle aux modèles sociaux ». b) la solidarité: elle n'est pas synonyme d'irresponsabilité. C'est un mouvement qui traduit l'interdépendance de nos pays. C'est aussi un effort vers la convergence. « L'Europe sociale, c'est aussi la solidarité, c'est aussi la cohésion économique et sociale. Et au moment de discuter du budget, que l'on ne parle pas seulement de restrictions budgétaires mais aussi de l'efficacité de la cohésion économique et sociale ! ». La solidarité ne doit pas se limiter à une « distribution de chèques ». La solidarité sociale, la cohésion économique et sociale induit que l'on ait les vertus du bottom up, des expériences effectuées sur place, pour rattraper un retard, pour développer les régions rurales, le compagnonnage avec la Commission. Les meilleures de ces expériences réussies devront être distribuées aux autres.
(3) Coopération: « C'est le chaînon manquant de la construction européenne. On demande aux pays soucieux de leur intérêt commun de coopérer entre eux. Et le chaînon manquant principal a été l'Union économique et monétaire ». La coopération implique un « état d'esprit et des incitations financières de la part de l'UE pour renforcer cette coopération ». Se référant à la période où l'euro allait mal et aux suggestions de penseurs anglo-saxons (il faut une BCE avec un gouvernement européen et des banques centrales nationales), Jacques Delors répond: « Personne ne veut d'un gouvernement européen!. Entre les deux systèmes, il y a la coopération. Si vous ne faites pas la coopération, vous ne sauverez pas l'euro et vous n'assurerez pas l'avenir de l'Europe ».
(4) Budget européen: On en a besoin « pas simplement pour qu'il augmente, pas simplement pour compenser les politiques de régression, ou de récession ou d'austérité qui sont nécessaires, mais aussi pour inventer de nouvelles ressources ».
(5) Eurobonds: le président Delors a rappelé qu'il n'avait jamais parlé des eurobonds pour financer ou pour rembourser des dettes nationales. L'eurobond n'a de chance que s'il est destiné à des dépenses d'avenir. Il a félicité Philippe Maystadt et la BEI d'avoir fait preuve « d'ingénierie financière »: il est vrai qu'on peut combiner un faible engagement budgétaire de l'Europe, un engagement d'emprunt et une certaine responsabilité du secteur privé.
Au niveau de l'UEM à 17. Sachant qu'il « choque » certains en parlant de ces deux Europe, Jacques Delors a précisé les raisons de son choix: « Je n'ai jamais eu dans l'esprit que l'UEM était l'avant-garde de la grande Union. Mais je sais que s'il n'y avait pas eu la différenciation en Europe depuis 50 ans, nous n'aurions pas cette Europe ». Et de rappeler que la différenciation a permis Schengen, l'euro. La différenciation est un moyen pour certains pays d'aller plus avant mais dans le respect des règles générales qui s'imposent à tous, qui sont les premières règles de l'UE à 27. Il faut laisser la différenciation jouer puisque l'Europe va à nouveau s'élargir. Sinon, on choisira un élargissement vers « un ensemble mou » au lieu de choisir à la fois l'élargissement et l'approfondissement. Ce qui est en cause, ce sont les coopérations renforcées. Jacques Delors s'est dit sûr que « si on refuse l'idée de la différenciation, nous aurons le plus petit commun dénominateur. Et par conséquent, puisque nous devons accueillir d'autres pays et qu'on leur assurera après un chemin vers la prospérité, nous ferons en ensemble mou. Cela veut dire qu'au début, les partisans de ce système parleront de grand marché mais comme il n'y aura pas d'autorité politique, comme il y aura de moins en moins de volonté politique, chacun commencera à faire son petit protectionniste de son côté. Ça sera la décadence. Le choix est donc pour que l'UEM soit vraiment un exemple, une référence et permette à l'Europe d'être sauvée ». Jacques Delors a encore plaidé pour un minimum d'harmonisation fiscale, pour avoir une garantie vis-à-vis des marchés. Il faut aussi un fonds conjoncturel pour l'UEM. Et de conclure: « Si l'euro défaille, les rêves européens seront anéantis. C'est dans le monde tel qu'il est, en mutation technologique, géologique, que l'Europe a le choix entre deux solutions: la survie ou le déclin ». (G.B.)