Trois réalités. Le plan de relance de la Commission européenne pour la croissance et l'emploi a provoqué des réactions diverses et parfois contradictoires. Chacun réagit selon ses convictions politiques et selon ses intérêts catégoriels ; c'est normal, à la condition d'évaluer ces réactions en étant conscient qu'elles sont en partie conditionnées par deux réalités permanentes, auxquelles s'en ajoute en ce moment une troisième:
a) les convictions politiques. Un plan qui satisferait toutes les tendances ne peut pas exister. Pour l'un, il n'est pas assez social, pour l'autre, il est trop dirigiste, pour un troisième, il ne laisse pas assez de liberté d'action aux gouvernements et, pour un quatrième, il n'est pas assez « européen » ;
b) les intérêts. Les organisations industrielles estiment que les exigences des entreprises ne sont pas suffisamment prises en considération, les petites et moyennes entreprises voudraient que leurs situations spécifiques le soient davantage, les organisations des travailleurs affirment que le plan se soucie davantage des patrons que des salariés, et ainsi de suite. Le rôle de la politique est de définir, autant que possible, l'intérêt commun en faisant l'arbitrage entre les intérêts sectoriels ;
c) la situation spécifique de José Manuel Barroso. Depuis que le PPE a annoncé plus ou moins officiellement que l'actuel président de la Commission est son candidat pour présider la future Commission, les autres partis ou groupes politiques voient en lui l'adversaire pour les prochaines élections européennes, et les critiques au plan de relance prennent parfois un caractère personnel. C'est peut-être inévitable, mais ce n'est pas souhaitable pour un président de la Commission en exercice.
Voici quelques considérations qui s'efforcent de ne pas se laisser déterminer, dans la mesure du possible, par les trois réalités citées, dans l'espoir d'ajouter quelque chose aux commentaires innombrables que chacun a déjà lus ou entendus sur le plan en question.
Rôle européen, rôles nationaux. L'aspect budgétaire est toujours le premier qui saute aux yeux: combien d'argent ? La répartition entre la participation des budgets nationaux (170 milliards d'euros) et celle des instruments européens (30 milliards) est souvent qualifiée de décevante. L'UE en tant que telle ne pourrait-elle pas faire davantage ? Ce sont les ministres des Finances qui devraient répondre. Ceux qui se sont toujours opposés à toute augmentation sensible du budget communautaire (pour des raisons parfois valables) n'ont pas le droit de se plaindre aujourd'hui de l'insuffisance des ressources européennes. La Commission propose ce qui apparaît possible pour utiliser ces ressources au mieux, y compris l'anticipation de dépenses prévues pour les prochaines années, l'utilisation de certains crédits de la PAC qui seraient normalement rendus aux États membres, l'augmentation des ressources de la BEI. Selon le vice-président Jacques Barrot, la Commission aurait pu ajouter à son plan un préambule indiquant les initiatives qu'elle aurait souhaité proposer mais auxquelles elle doit renoncer faute de moyens financiers.
Utile ou velléitaire ? Quelques commentateurs n'ont pas manqué de comparer le plan Barroso au Livre blanc sur l'emploi et la compétitivité, que Jacques Delors avait transmis aux chefs de gouvernement en 1993 et qui lançait un grand nombre d'idées novatrices, y compris la possibilité pour l'UE de contracter des emprunts pour financer de grands projets d'infrastructures d'intérêt européen. Certes, le texte de Delors avait beaucoup d'allure et il a constitué pendant des années un réservoir d'initiatives dans lequel on a largement puisé, et il reste actuel. Mais, à l'époque, il n'avait pas été accepté du point de vue opérationnel ; il agit dans la durée. Aujourd'hui, c'est l'urgence qui prime: les chefs d'État et de gouvernement doivent se prononcer d'ici deux semaines ; selon M. Barroso, leur transmettre des projets mirifiques n'ayant aucune chance d'être approuvés serait peut-être gratifiant mais ce serait du populisme. Compte tenu de cette urgence et des limites financières de l'UE, la question est plutôt la suivante: ce que la Commission européenne propose tient-il compte de manière raisonnable à la fois des nécessités du moment et des possibilités de réalisation ?
Chacun peut trouver, et trouvera sans doute, le détail qu'il voudrait améliorer, l'initiative qu'il faudrait, à son avis, renforcer. Mais le projet tel qu'il est va au-delà de ce qui avait été d'abord prévu: l'enveloppe financière globale est passée de 1% du produit brut de l'UE (130 milliards d'euros) à 1,5% (200 milliards) et certains aspects de l'action communautaire directe ont été renforcés. Quelques États membres, et non des moindres, estiment que la Commission va déjà trop loin ; le débat au sein du Conseil européen ne sera pas facile, les réunions du Conseil Économie/Finances et du Groupe de l'euro de ces lundi et mardi vont en offrir un avant-goût. Rien n'est acquis.
Réponse à trois exigences. Le projet de la Commission représente-t-il simplement un habillage européen des projets que les États membres ont déjà prévus, voire décidés, ou bien apporte-t-il en lui-même des compléments significatifs ? Je crois que le plan bruxellois répond à trois exigences:
1) la coordination entre les mesures et les comportements des États membres, coordination qui sauvegarde l'acquis communautaire et évite que les initiatives de l'un nuisent aux orientations du voisin ;
2) l'aval communautaire à la souplesse indispensable dans l'application des règles du Pacte de stabilité, souplesse qui justifie enfin sa vraie dénomination de Pacte de stabilité et de croissance ;
3) la surveillance de l'élasticité budgétaire temporaire admise, surveillance nécessaire pour sauvegarder les intérêts légitimes des générations futures ainsi que le prestige et la valeur de l'euro.
Certains commentaires et certaines réactions négligent le lien entre la rigueur de la gestion de l'euro d'une part, la stabilité et la confiance qu'il a conquis d'autre part. Combien d'États membres souhaiteraient faire partie aujourd'hui de la zone euro ! Les pays de taille réduite et ceux à monnaie faible sont obligés de prendre des mesures monétaires douloureuses; même les détenteurs de monnaies glorieuses et de longue tradition, comme la livre britannique, réfléchissent au grand saut vers la monnaie unique. La perte de pouvoir d'achat par les citoyens résulte de l'inflation ; la lutte contre l'inflation est indispensable non pas pour des raisons abstraites ou presque théologiques mais pour protéger les consommateurs. Dès que l'inflation diminue, les taux d'intérêt peuvent baisser. Mais cette opération est pratiquement impossible pour les petites monnaies qui doivent être protégées.
Différences entre les États membres, « marge de manœuvre » de l'Allemagne. Les situations nationales diffèrent radicalement. Sur ce point, les autorités responsables, les forces politiques et les commentateurs sont d'accord. Mais parfois, on l'oublie et la verve polémique provoque des dérapages.
La première différence concerne la marge de manœuvre dont chaque pays dispose pour augmenter ses dépenses publiques. Elle dépend en premier lieu de l'ampleur des déficits budgétaires. Les données pour l'année en cours indiquent, pour les économies les plus importantes, les déficits suivants (en pourcentage du produit intérieur): Royaume-Uni 4,2% ; France 3% ; Italie 2,5% ; Espagne 1,6% ; Allemagne 0%.
L'Allemagne dispose, grâce à ses efforts et à sa politique budgétaire, d'une marge de manœuvre supérieure. Au lieu de la critiquer, les autres États membres devraient la remercier, car la rigueur allemande représente un élément essentiel pour la stabilité de l'euro. Il est en même temps normal que les autres États membres exercent une certaine pression pour obtenir que l'Allemagne renforce ses projets de relance. M. Barroso a déclaré: « Il faut se rendre à l'évidence: sans croissance en Allemagne, il sera difficile d'avoir un retour de croissance en Europe. Grâce à son bon travail de rigueur budgétaire, elle jouit d'une marge de manœuvre qui peut permettre la relance de son économie et celle de l'Europe. » C'est ici que se situe la phrase désormais célèbre de Nicolas Sarkozy après sa dernière rencontre bilatérale avec Angela Merkel: « la France décide (les mesures de relance), l'Allemagne réfléchit »
Les autorités allemandes font valoir à juste titre qu'elles ont déjà pris des mesures nationales significatives, et qu'il faut en tenir compte. Peut-on s'attendre à des mesures supplémentaires ? Les ministres de l'Économie et des Finances en discutent dans les réunions en cours du Groupe de l'euro et du Conseil Économie/Finances, et Angela Merkel en dira sans doute quelque chose dans son discours de Stuttgart. Mme Merkel et le ministre des Finances, Peer Steinbrück, feront sans doute valoir quelques remarques fondamentales: l'Allemagne a été la première à décider un plan national de relance économique ; il faut éviter de se laisser entraîner dans la « course aux milliards », ce qui compte est la qualité des dépenses ; il faudrait réfléchir davantage aux actions et initiatives qui sont efficaces sans dépenses supplémentaires. Il faut effectivement se méfier quelque peu de ceux qui ne s'efforcent que d'obtenir le maximum d'argent ; les vautours sont toujours à l'affût, on l'a vu dans le monde de la finance.
Un certain nombre d'observateurs estiment qu'en définitive, l'Allemagne consentira un supplément d'efforts, mais pas tout de suite, pour des raisons de politique interne assorties de considérations psychologiques. Par exemple, Angela Merkel souhaiterait annoncer des initiatives supplémentaires à un moment plus proche de la date des élections nationales (automne prochain), et on se demande même si elle ne souhaite pas attendre le moment où le président du Conseil européen ne s'appellera plus Nicolas Sarkozy, personnalité admirée mais qui aurait tendance à présenter les résultats des Sommets de l'UE comme des succès de son président. À moins que quelque chose ne soit pas déjà annoncé par Mme Merkel à l'occasion du Congrès de son parti, actuellement en cours…
Cette rubrique s'efforcera de tirer demain quelques conclusions générales.
(F.R.)