Les Hongrois sont invités à renouveler leur Parlement national, dimanche 12 avril, à l'occasion d'élections législatives qui auront des répercussions importantes au niveau européen, quelle que soit l'issue du scrutin.
Alors qu'à en croire les sondages, le parti Tisza ('Respect et Liberté') de Péter Magyar, un opposant à Viktor Orbán issu des rangs du parti Fidesz, semble en mesure de l'emporter, le Premier ministre sortant, qui brigue un cinquième mandat d'affilée, est loin de s'avouer vaincu. Il mène une campagne où tous les coups semblent permis, entre ingérence de puissances étrangères et désinformation sur l'Union européenne, accusée d'imposer aux Hongrois un mode de vie qui heurte leurs traditions en promouvant l'égalité de genre et l'accueil incontrôlé de migrants.
Véritable test de la vague nationaliste que l'extrême droite européenne espère voir déferler dans les pays de l'UE où auront lieu des élections en 2026 et 2027, le scrutin hongrois est suivi de près à Bruxelles. Le maintien au pouvoir de M. Orbán signifierait un blocage persistant de l'action de l'UE dans des domaines essentiels, tels que le soutien politique, financier et militaire à l'Ukraine, qui lutte depuis quatre ans contre l'agression militaire de la Russie. Il entraînerait vraisemblablement une réflexion interne à l'UE sur le respect du principe de 'coopération loyale' entre États membres, alors que M. Orbán bloque un nouveau prêt macrofinancier à l'Ukraine tant que les livraisons de pétrole russe via l'Ukraine n'auront pas repris (EUROPE 13825/26).
A contrario, une éviction du Premier ministre hongrois du pouvoir, pour au moins quatre ans, serait un soulagement pour les personnes convaincues que l'approfondissement de la construction européenne est le seul moyen pour l'Europe de peser dans un monde où dominent les rapports de force.
L'arrivée au pouvoir de M. Magyar ne signifierait pas forcément un changement de cap radical pour la Hongrie, sa capacité à réformer le pays dépendant aussi de l'ampleur d'une éventuelle victoire.
Certes, le parti Tisza est affilié au Parti populaire européen (PPE) d'où est issue la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Officiellement, les familles politiques formant la majorité 'von der Leyen' sont tenues d'être 'pro-UE, pro-Ukraine et pro-État de droit'. Or, en janvier, les sept eurodéputés du parti Tisza n'ont pas participé au vote sur la motion de censure visant Mme von der Leyen et, à ce titre, ils ont été sanctionnés par le groupe PPE.
Il n'en demeure pas moins qu'une chute de M. Orbán pourrait changer la donne au niveau européen. Agence Europe dresse ainsi un inventaire des frictions politiques et du contentieux judiciaire qui opposent actuellement la Hongrie et l'UE, et tente d'anticiper les évolutions possibles en cas d'alternance du pouvoir.
Priorité numéro 1 : le déblocage du plan de relance post-Covid-19. Le plan de relance hongrois, révisé fin 2023 afin d'y inclure un chapitre 'REPowerEU' censé renforcer l'indépendance énergétique de la Hongrie vis-à-vis de la Russie, bénéficie d'une aide financière de l'UE de 10,4 milliards d'euros (6,5 milliards sous forme de subventions, 3,9 milliards sous forme de prêts).
Le Conseil de l'UE avait adopté le plan initial hongrois en décembre 2022 (EUROPE 13082/2). Mis à part un préfinancement pour le chapitre 'REPowerEU' d'environ 920 millions d'euros, aucune tranche d'aide financière européenne n'a été versée à la Hongrie parce qu'elle n'a pas finalisé les mesures préalables requises. Ces 'super milestones' reprennent les 17 mesures de lutte contre la corruption identifiées dans le cadre du règlement 'conditionnalité État de droit' et incluent quatre réformes pour améliorer l'indépendance de la justice.
Pour pouvoir accéder aux fonds de la Facilité 'RRF', l'instrument financier du plan de relance post-Covid-19 de l'UE, un gouvernement 'Tisza' devra légiférer entre mi-mai et fin juillet pour se conformer aux conditions préalables requises d'ici fin août 2026, date limite fixée pour les paiements de la Commission européenne.
Il est aussi possible que des fonds du plan de relance hongrois soient transférés vers d'autres programmes de l'UE, comme InvestEU, et/ou des agences nationales du développement.
En 2024, l'arrivée au pouvoir de Donald Tusk en Pologne avait permis de débloquer les fonds européens alloués au plan de relance post-Covid-19 polonais.
Priorité numéro 2 : le déblocage des fonds de cohésion bloqués pour infraction au règlement 'conditionnalité État de droit'. Selon des données fournies par la Commission européenne, au 1er janvier 2026, environ 7,6 milliards d'euros au titre de la politique de cohésion de l'UE demeuraient bloqués.
En décembre 2022, après le déclenchement du mécanisme de conditionnalité liée à l'État de droit, que la Hongrie et la Pologne avaient contesté en vain auprès de la Cour de justice de l'UE (CJUE) (EUROPE 12892/1), le Conseil de l'UE avait suspendu 6,3 milliards d'euros de fonds de cohésion destinés à la Hongrie en raison de craintes persistantes sur la protection des intérêts financiers de l'UE (EUROPE 13082/2).
En cause : le refus du gouvernement 'Orbán' de respecter la Charte des droits fondamentaux de l'UE, caractérisé par : - la loi hongroise sur la protection de l'enfance, qui a fait l'objet d'une saisine de la CJUE par la Commission (voir plus bas) ; - des restrictions à la liberté académique ; - une politique migratoire enfreignant le droit d'asile de l'UE et condamnée par le juge européen (voir plus bas).
Sur ces sommes bloquées, les autorités hongroises ont définitivement perdu un milliard d'euros fin 2024 ainsi que fin 2025 (EUROPE 13551/14).
À noter néanmoins que, malgré ces tensions, des décisions ont été prises dans un sens favorable à Budapest. Fin 2023, pour aider à surmonter l'opposition hongroise à l'ouverture des négociations d'adhésion de l'Ukraine à l'UE, la Commission européenne avait en effet débloqué 10,2 milliards d'euros de fonds européens, estimant que Budapest avait entrepris des réformes judiciaires pour se conformer à la Charte des droits fondamentaux (EUROPE 13313/9).
En mars 2024, le Parlement européen a saisi la CJUE de la décision de la Commission. En février 2026, l'avocate générale de la Cour a proposé d'annuler le dégel de fonds européens destinés à la Hongrie (EUROPE 13807/19).
Des finances publiques nationales détériorées. Sur le plan budgétaire, à l'instar de neuf autres pays de l'UE, la Hongrie fait actuellement l'objet d'une procédure pour déficit excessif (EDP).
Le Conseil de l'UE l'a invitée à ramener, fin 2026, son déficit sous la barre des 3% du PIB national. Après 5,4% du PIB en 2024, le déficit hongrois pour 2025 est estimé à 4,6% du PIB.
Par ailleurs, la Hongrie fait partie des dix-sept États membres de l’UE ayant activé la clause dérogatoire nationale du Pacte de stabilité et de croissance pour accroître leurs dépenses militaires. Elle est aussi le seul État - parmi les dix-neuf pays ayant fait appel à des prêts de l'instrument 'SAFE' pour accroître les dépenses militaires - à ne pas avoir reçu le feu vert de la Commission. Si cela est approuvé par la Commission, le programme hongrois d'investissement dans la défense sera doté de 16,2 milliards d'euros, soit la deuxième plus grande enveloppe après celle allouée à la Pologne.
D'aucuns attribuent ce blocage au refus persistant de M. Orbán d'approuver le futur prêt de l'UE à l'Ukraine.
Des divergences irréconciliables avec l'UE sur l'État de droit et les questions sociétales. En septembre 2018, le Parlement européen a initié une procédure dite 'article 7' sur le respect de l'État de droit en Hongrie (EUROPE 12094/14). Après sept auditions au sein du Conseil 'Affaires générales', cette procédure suit toujours son cours. Et malgré une détérioration de la situation dans des secteurs comme la justice et les médias (EUROPE 13676/27), les États membres s'avèrent incapables d'accroître la pression sur le gouvernement hongrois.
S'il procède aux réformes qui lui sont demandées pour accéder aux fonds européens et à la Facilité 'RRF', un éventuel gouvernement 'Tisza' pourrait bénéficier d'une levée de la procédure 'article 7', comme ce fut le cas lors du retour au pouvoir de Donald Tusk en Pologne.
M. Magyar a aussi émis l'hypothèse d'une adhésion au Parquet européen, la Hongrie étant - avec le Danemark et l'Irlande - l'un des trois États membres à ne pas encore en faire partie.
Par ailleurs, dans le domaine des droits fondamentaux, la Hongrie de Viktor Orbán se bat depuis plusieurs années contre toute avancée au niveau européen dans la promotion des droits des personnes LGBTIQ+.
De nombreuses conclusions sur des politiques sectorielles n'ont pas été adoptées par le Conseil de l'UE en raison du refus hongrois d'utiliser le terme 'égalité de genre' (EUROPE 12713/10). Tel fut aussi le cas en juin 2023, lors de négociations sur des conclusions visant à renforcer la lutte contre la violence, y compris en ligne, touchant la communauté LGBTIQ+ (EUROPE 13198/3).
En juillet 2022, la Commission européenne avait décidé de saisir la Cour de justice de l'UE contre la Hongrie au sujet d'une loi de juin 2021 discriminant les personnes LGBTIQ+. La procédure dans cette affaire n'a pas encore abouti, bien que l'avocate générale de la Cour ait considéré, en juin 2025, que cette loi enfreint la Charte des droits fondamentaux de l'UE (articles 1er, 7, 11, 21 - EUROPE 13654/26).
Un gouvernement 'Tisza' ferait-il évoluer la position de la Hongrie dans le respect des droits des personnes LGBTIQ+ ? La question reste posée.
Le parti PPE n'avait pas défilé à Budapest en juin 2025 lors de la 'Marche des fiertés' pour soutenir la communauté LGBTIQ+. Pour son président, l'Allemand Manfred Weber, participer à la 'Budapest Pride' aurait été contreproductif pour la quête du pouvoir du parti chrétien-démocrate allié, en raison du conservatisme ancré au sein de la société hongroise, surtout dans les campagnes.
À noter également que, sur les questions sociales, la Hongrie de M. Orbán est rétive à toute politique européenne visant à lutter contre la crise du logement. En novembre 2025, elle a bloqué l'adoption de conclusions du Conseil de l'UE sur le futur plan européen pour le logement abordable, considérant que cette politique devait rester du ressort des États (EUROPE 13755/38).
Vers la fin du chantage migratoire ? Deux mois avant l’entrée en vigueur du 'Pacte sur l’asile et migration', l’issue des élections en Hongrie pourrait mettre un terme à l'obstruction systématique de la Hongrie en matière de politique migratoire, véritable cheval de bataille de Viktor Orbán depuis plus de dix ans.
Les tensions entre l'UE et la Hongrie se cristallisent autour de l'arrêt de la CJUE de juin 2024 selon lequel Budapest a délibérément ignoré un premier jugement de 2020. En conséquence, la Cour a imposé aux autorités hongroises une amende forfaitaire de 200 millions d’euros, assortie d'une astreinte record d’un million d’euros par jour tant que la Hongrie ne se conforme pas à la jurisprudence européenne (affaire C-123/22 - EUROPE 13431/18).
Concrètement, le blocage reposait sur le maintien du système de ‘déclaration d'intention’ préalable dans les ambassades, qui interdit de facto le dépôt d'une demande d'asile sur le sol hongrois, ainsi que sur la pratique des refoulements sans décision individuelle, en violation directe de la directive ‘Retours’ de 2008.
Faute de mise en conformité du droit national, le montant total des sanctions prélevées par la Commission européenne par voie de compensation sur les fonds de cohésion dépasse, au 9 avril 2026, la somme de 750 millions d'euros, dont près de 550 millions d’astreintes.
À l'approche du scrutin, la position de Péter Magyar sur ce sujet laisse entrevoir un changement de méthode plutôt qu'un revirement idéologique total. Une victoire du parti Tisza entraînerait probablement l'abrogation des lois jugées illégales par la CJUE et la fin des zones de transit clandestines.
Le virage sécuritaire pris dans la politique migratoire de l'UE lors de la législature européenne démontre l'influence des positions défendues par M. Orbán depuis que celui-ci s'est farouchement opposé aux mécanismes obligatoires de relocalisation de demandeurs d'asile au sein de l'UE.
L'élargissement controversé de l'UE à l'Ukraine. En tant que membre du parti PPE, le parti de M. Magyar est censé être favorable à la poursuite du soutien politique, militaire et financier de l'UE à l'Ukraine. En cas de victoire électorale de l'opposition à M. Orbán dimanche prochain, il ne faudra peut-être pas s'attendre à un revirement total de la position de la Hongrie vis-à-vis de l'Ukraine, un sujet explosif au sein de la société hongroise.
Sur le plan militaire, M. Magyar a d'ores et déjà indiqué qu'un gouvernement 'Tisza' ne livrerait pas d'armes à l'Ukraine.
Sur le plan politique, rappelons que, fin 2023, M. Orbán avait quitté provisoirement la salle du Conseil européen afin que les vingt-six autres dirigeants européens décident d'ouvrir officiellement les négociations d'adhésion de l'Ukraine à l'UE (EUROPE 13314/1). Depuis, la Hongrie bloque l'ouverture des négociations sur les chapitres de reprise de l'acquis communautaire, même si le travail de screening législatif se poursuit au niveau technique pour perdre le moins de temps possible et continuer à offrir une perspective aux Ukrainiens.
S'il gagne les élections, M. Magyar pourrait faire évoluer l'opposition frontale actuelle de son pays vers une abstention constructive destinée à ne pas bloquer la grande majorité d'États membres désireux d'aller de l'avant. Avec tous les défis internes à l'UE qu'elle représente en termes d'assimilation, l'adhésion de l'Ukraine prendra du temps, même si cette perspective fait partie des garanties de sécurité qui pourraient être octroyées à Kiev dans le cadre d'un accord de paix global avec la Russie.
Même chose pour le vingtième paquet de sanctions visant la Russie. Finalisé depuis février, celui-ci est actuellement bloqué par Budapest. En retour, la Commission n'a pas approuvé le programme d'investissement hongrois dans le cadre de l'instrument 'SAFE'.
Quant au soutien financier à l'Ukraine, en échange du dégel de fonds européens, la Hongrie de M. Magyar pourrait faire preuve de souplesse et finalement lever son veto empêchant la finalisation du prêt de l'UE à Kiev doté de 50 milliards d'euros pour 2026 et 2027. Même dirigée par le parti Tisza, la Hongrie ne devrait pas être affectée financièrement par le prêt de l'UE, au même titre que la Slovaquie et la République tchèque.
Dans le domaine de la défense, le départ de M. Orbán pourrait avoir pour effet de débloquer les paiements issus de la 'Facilité européenne pour la paix' (FEP), cet instrument situé hors budget de l’UE qui finance des opérations de défense à l'extérieur de l'UE pour prévenir les conflits et renforcer la sécurité internationale (EUROPE 12626/18).
Depuis début 2023, la Hongrie bloque la mobilisation de la FEP pour rembourser les États membres pour leurs livraisons d'armes à l'Ukraine, à hauteur de 6,6 milliards d'euros. En octobre 2024, l'ex-Haut Représentant de l'UE pour les Affaires étrangères, Josep Borrell, avait proposé que les États membres fournissent des contributions volontaires à la FEP, une proposition soutenue par Budapest, mais qui n'a toujours pas abouti (EUROPE 13503/7).
Un soutien inconditionnel à Israël. Après les attaques terroristes du Hamas d'octobre 2023, la Hongrie a pris fait et cause pour Israël, M. Orbán exprimant son soutien inconditionnel au Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu.
Dans la lignée du mépris de l'administration Trump et du gouvernement israélien pour le droit international, M. Orbán a décidé, en avril 2025, de retirer son pays du Statut de Rome instaurant la Cour pénale internationale (CPI). Annoncé le jour même où M. Netanyahu, visé par un mandat d'arrêt de la CPI pour crimes de guerre dans la bande de Gaza, était à Budapest, ce retrait est censé prendre officiellement effet un an après sa notification formelle à la CPI (EUROPE 13615/3).
Enfin, la position d'un potentiel gouvernement 'Tisza' sur le conflit israélo-palestinien sera suivie avec intérêt. Se poserait en effet la question de la levée du veto hongrois qui empêche actuellement l'UE de sanctionner davantage de colons israéliens violents en Cisjordanie. (Mathieu Bion avec Justine Manaud)