Les cent jours qui ont changé les États-Unis
« L’homme qui a retrouvé le bureau Ovale de la Maison-Blanche, le 20 janvier 2025, ressemble trait pour trait à celui qui s’y était installé huit ans plus tôt, comme si le temps ne pouvait avoir de prise sur Donald Trump. Et comme en 2017, une tornade s’est abattue immédiatement sur Washington, s’étendant bien au-delà des frontières des États-Unis », constate Gilles Paris en introduction à cet ouvrage qui compile une série d’articles parus dans le quotidien Le Monde. Et l’auteur de rappeler que le républicain a disposé de quatre années pour préparer sa revanche, mais aussi tout d’abord pour « réaffirmer son emprise sur son camp […], retournant à son avantage de nombreuses affaires judiciaires, écartées pour la plupart par une stratégie de pourrissement avec le concours de juges et d’une Cour suprême à majorité conservatrice, qui lui sont favorables ».
« Rompu à la fonction, contrairement à son premier mandat, Donald Trump dispose aussi, en janvier 2021, de l’onction d’une victoire nette, à défaut d’être aussi massive qu’il le prétend. Considérablement aidé par l’incapacité de l’administration démocrate de Joe Biden à prendre la mesure de l’exaspération créée par une inflation durable et par une puissante vague migratoire, il a remporté le vote populaire en plus de la majorité du collège des grands électeurs », écrit Gilles Paris. Avant de poursuivre : « Alors que le ‘trumpisme’ de 2017, encore balbutiant, se résumait à une hybridation entre un puissant sentiment anti-élite symbolisé par le mouvement du Tea Party qui l’avait précédé et la défense des laissés-pour-compte de la mondialisation, celui de 2025 est idéologiquement bien plus affirmé. Depuis 2016, huit années d’élections primaires dominées par le mouvement MAGA (Make America great again) ont transformé en profondeur un Parti républicain désormais purgé de ses moindres îlots de résistance. Élargie électoralement […], la coalition victorieuse va idéologiquement de la droite chrétienne au courant techno-césariste incarné par les géants des nouvelles technologies présents en force à la cérémonie d’investiture. Cet approfondissement du ‘trumpisme’ se lit dans la ‘feuille de route’ dont le cercle de réflexion Heritage Foundation l’a doté, et qui est méthodiquement appliquée au cours des cent premiers jours de sa présidence, avec l’objectif revendiqué de transformer durablement les États-Unis ».
« Cette révolution ‘trumpiste’ s’appuie sur des précédents qui jalonnent l’histoire des États-Unis. L’impérialisme et la référence à un ‘âge d’or’ évoquent la présidence de William McKinley (1897-1901), marquée par l’émergence d’un capitalisme vorace. La guerre contre l’immigration, relancée dès le 20 janvier 2025, renvoie à l’Immigration Act de 1924 qui diminue drastiquement les quotas d’immigration et aux expulsions massives, entre 1929 et 1936, de personnes d’origine mexicaine », explique l’auteur, qui ajoute : « L’offensive contre le savoir prolonge celle contre les bastions d’une élite honnie que sont les universités. Le niveau de diplôme est désormais l’une des variables les plus fiables du vote. Les non-diplômés choisissant à une forte majorité le camp républicain. Cette attaque fait écho au ‘procès du singe’, contre la théorie de l’évolution, conduit en 1925 dans le Tennessee. Il avait été le symbole du combat opposant le christianisme évangélique à l’enseignement scientifique et de la tentation des États de la Biblebelt de peser sur le contenu des programmes scolaires. S’y ajoutent aussi le scepticisme vaccinal et le négationnisme environnemental déjà développé par Donald Trump pendant son premier mandat ».
« En décidant de couper dans les dépenses sociales pour financer les baisses d’impôts des plus fortunés, Donald Trump a aussi rompu avec un engagement de son premier mandat, dévoilant la nature ploutocratique de son administration. L’effacement de la notion de conflit d’intérêts, la capitalisation de son influence dans l’écosystème des cryptomonnaies constituent d’autres ruptures avec les normes qui prévalaient jusqu’alors. Les guerres commerciales ont aussi freiné une économie en excellente santé au retour du républicain à la Maison-Blanche », affirme encore Gilles Paris.
« Pente illibérale, mépris pour le droit international, aspiration néo-impérialiste, politisation de l’appareil d’État, confusion entre intérêts publics et privés, culte du leader dans son camp et dans des médias conservateurs propagandistes : les États-Unis se ‘poutinisent’ à grande vitesse », constate Piotr Smolar. Selon lui, « la tentative de règlement du conflit en Ukraine illustre le changement radical de cap à Washington. L’accord sur l’exploitation des ressources minières ukrainiennes, que l’administration Trump a négocié de manière brutale avec Volodymyr Zelensky, n’est accompagné d’aucune garantie claire de sécurité pour l’avenir. La Maison-Blanche a attaqué la légitimité du dirigeant ukrainien, son honnêteté aussi. La stratégie américaine qui se dessine est celle d’un vaste règlement bilatéral avec Moscou, qui commencerait par un cessez-le-feu et se poursuivrait par des projets économiques communs ».
Et Piotr Smolar de poursuivre : « Donald Trump assume une vision de l’histoire partagée avec Vladimir Poutine, celle des grandes puissances qui font et défont les frontières. Tous deux méprisent la Cour pénale internationale et le catéchisme démocratique. Dans cette vision, les alliés importent peu, les instances multilatérales sont des coquilles vides que les États-Unis désertent volontiers. Le monde est fait de chasseurs et de proies. Vladimir Poutine a conquis 20% du territoire géorgien, a annexé la Crimée en 2014 et revendique la conquête définitive de l’est [et du sud, convient-il d’ajouter] de l’Ukraine, en attendant peut-être un jour d’absorber la Biélorussie ? Donald Trump parle de reprendre le contrôle du canal de Panama, de saisir le Groenland, de transformer le Canada en 51e État. Peu importe leur crédibilité : ces propos témoignent d’un égal mépris pour les peuples de ces pays et valident l’idée de zone d’influence, à disposition des grandes puissances. Celle des États-Unis est l’ensemble du continent américain. Celle de la Russie est l’ancienne périphérie soviétique. Celle de la Chine ? À ce jour, Donald Trump, pourtant très prolixe devant la presse, n’a tenu aucun propos rassurant à l’égard de Taïwan en cas d’invasion décidée par Pékin ».
Un ouvrage à lire pour mieux comprendre pourquoi les Européens naviguent à vue depuis près d’un an… avec pour seul espoir de limiter les dégâts, en attendant un hypothétique affaiblissement du président américain lors des élections de mi-mandat en novembre 2026. (Olivier Jehin)
Gilles Paris (dirigé par). Les cent jours qui ont changé les États-Unis. Éditions de l’aube. ISBN : 978-2-8159-6864-5. 282 pages. 18,90 €
Le chemin étroit, mais incontournable du pilier européen de l’OTAN
Pierre Tardy présente le pilier européen de l’OTAN comme « une réponse possible à la fois à l’éloignement programmé des Américains et à la menace russe sur le long terme ». En estimant qu’il « offre des atouts sur un plan stratégique, car il doit fournir aux Européens l’instrument de leur propre souveraineté », mais aussi qu’il est « un chemin de l’émancipation, aujourd’hui reconnue comme indispensable par la grande majorité des Européens ».
« En questionnant l’implication américaine en Europe et, accessoirement, en se rapprochant de la Russie, le second mandat Trump vient bouleverser ce calcul et redonne de la valeur aux initiatives visant à autonomiser les Européens. Cette nécessité est d’autant plus évidente que la Russie s’enfonce dans une posture menaçante, plaçant les Européens dans la situation inédite d’une concomitance de l’existence d’une menace forte et de la défaillance de la garantie de sécurité correspondante. À plus court terme, la perspective de mise en œuvre, par les seuls Européens, d’une opération de supervision d’un hypothétique accord de cessez-le-feu en Ukraine, rend tout aussi impérative leur émancipation », écrit l’auteur.
Et d’expliquer que le « postulat de départ est que l’OTAN restera une organisation incontournable de la défense européenne, même dans l’hypothèse d’un retrait américain. Ceci tient au fait que l’OTAN est la seule organisation offrant des compétences (accessoirement largement fournies par les Américains) en matière de planification, de commandement et de conduite d’opérations militaires complexes ». C’est d’autant plus vrai qu’il serait illusoire de chercher entre Européens à constituer un commandement intégré d’une dimension analogue en dehors et parallèlement à celle qui existe au sein de l’Alliance, ne serait-ce que par manque d’effectifs.
Acheter du temps pour s’émanciper est dans les esprits. Mais est-ce la bonne stratégie ? « Face à Trump, les pays atlantistes ont pris acte d’une forme d’abandon américain, mais ne sont néanmoins pas encore totalement disposés à ‘tuer le père’ afin que l’émancipation soit possible. Les propos du chancelier Merz préconisant une plus grande indépendance des Européens dans le domaine de la défense sont ainsi presque systématiquement accompagnés de références au caractère indispensable de la présence américaine au sein de l’Alliance. Il en va de même s’agissant de la dissuasion nucléaire européenne, qui ne peut venir qu’en complément de la dissuasion américaine. Le changement d’ère (Zeitenwende) est certes notoire dans les politiques de défense allemande et polonaise, et nul ne suggère une rupture totale avec les Américains ; mais leur présence, dans le contexte difficile de la présidence Trump, pose aussi les limites de ce que pourrait être un pilier européen au sein de l’OTAN. Le sommet de l’Alliance atlantique à La Haye en juin 2025 et la rencontre entre Européens et le président américain à Turnberry en juillet (au cours de laquelle l’accord commercial US-UE est agréé) ont confirmé la dureté de cette situation. Dans les deux cas, la volonté d’émancipation des Européens et la brutalité de la présidence Trump se heurtent, du côté européen, à la nécessité, autant que faire se peut, de ne pas précipiter la rupture. Ce qui, de fait, pose une limite à l’émancipation », écrit Pierre Tardy.
Pour l’auteur, la constitution d’un pilier européen de l’OTAN rend « indispensable la coopération avec le Royaume-Uni, sans lequel le pilier n’existe pas. Bien sûr, la position britannique au sein de l’OTAN peut en faire un leader naturel du pilier européen, mais leur statut d’État tiers vis-à-vis de l’Union met à mal cette prétention. La France, en tant qu’État membre de l’Union et puissance nucléaire, jouit d’une position privilégiée, même si sa relation à l’OTAN continue de nourrir la méfiance. Dans ce contexte, leur co-leadership de la ‘coalition des volontaires’ sur l’Ukraine préfigure ce que pourrait être le pilier européen, ici dans un format largement désinstitutionnalisé ». Selon nous, ce qui précède ne tient pas compte du poids de l’Allemagne – premier budget de défense européen, appelé à croître, puis dépasser 150 milliards d’euros d’ici trois ans – qui copréside avec le Royaume-Uni le groupe de contact pour l’aide militaire à l’Ukraine et, dans les termes de la dernière déclaration, la ‘coalition des volontaires’. Le groupe E3 constituerait donc le moteur naturel du pilier européen au sein de l’OTAN, sous réserve que les trois partenaires soient capables, dans la durée, d’adopter une vision commune. Comme le souligne Pierre Tardy, « la mise en place d’un nouveau format de coopération ad hoc – le E5 – réunissant les ministres de la Défense de la France, du Royaume-Uni, de l’Allemagne, de la Pologne et de l’Italie [pourrait également contribuer à] l’opérationnalisation du pilier européen de l’OTAN ».
Structurer un pilier européen impose aussi d’assumer une plus grande coordination des positions, mais aussi des responsabilités plus importantes dans l’organigramme de l’OTAN : « Les efforts faits en matière de partage du fardeau doivent aussi conduire à de plus grandes exigences de partage de responsabilités pour les Européens au sein des États-majors de l’OTAN (postes civils et militaires de haut niveau) », écrit Pierre Tardy, avant d’ajouter : « À terme, se posera la question du poste de SACEUR, aujourd’hui toujours un Américain. Ses responsabilités dans le domaine nucléaire rendent un tel débat sensible, et le maintien d’un Américain à ce poste est perçu par beaucoup comme une garantie de leur engagement. Mais, à l’inverse, quel type d’autonomie est possible si le commandant des forces alliées en Europe est systématiquement non européen ? ». (OJ)
Pierre Tardy. Le chemin étroit mais incontournable du pilier européen de l’OTAN. Institut Jacques Delors. Policy Paper n° 316, novembre 2025. 11 pages. Cette note peut être téléchargée sur le site de l’institut à l’adresse : https://aeur.eu/f/jt2