Après plusieurs années de négociations, la « nouvelle Politique agricole commune » (PAC) fut validée en novembre 2021 par le Parlement européen, divisé entre ceux qui la jugeaient adaptée au nouveau contexte (le 'Pacte vert européen', adopté en juin) et ses détracteurs, qui y décelaient la persistance d’un productivisme entretenu par l’agroalimentaire, maquillé derrière un ‘greenwashing’ trompeur. L’adoption finale fut actée le 2 décembre 2021, en vue d’une mise en œuvre en janvier 2023, pour cinq ans.
De 2021 à 2024, les agriculteurs européens furent confrontés à de nombreuses difficultés, la plupart imprévues. La pandémie avait généré une récession touchant tous les secteurs de l’économie. Les événements extrêmes se multiplièrent : pluies diluviennes, phases de sécheresses, incendies des zones boisées, rationnements ponctuels de l’eau. L’épidémie de grippe aviaire atteignit un pic à l’automne 2022. L’impact de la guerre en Ukraine provoqua, entre autres, une hausse des prix des ressources énergétiques. Les agriculteurs restaient confrontés à une forte concurrence internationale, au point de détester les accords de libre-échange existants ou à venir. Beaucoup furent obligés de vendre leurs produits à perte, tandis que les autres acteurs des filières (grossistes, grande distribution) se faisaient des marges bénéficiaires substantielles. La mise en œuvre de la nouvelle PAC changea bien des habitudes, au point que la charge administrative des exploitants se révéla chronophage. Il s’avéra aussi que les aides dues tardaient à venir et que les instruments de gestion des crises étaient perfectibles, peu transparents, voire insuffisants.
Au cours des dix dernières années, quatre millions d’exploitations européennes ont disparu. Plusieurs études ont démontré une surmortalité par suicide chez les exploitants agricoles, spécialement ceux élevant des bovins. Enfin, plus récemment, les paysans de Pologne et de Roumanie sont vent debout contre les importations ukrainiennes, qui ne respecteraient pas les normes phytosanitaires de l’Union européenne.
Le 5 février dernier, le Comité européen des régions a révélé les résultats d’une étude démontrant que, lors des prochaines élections européennes, les intentions de voter ‘contre l’UE’ sont en pleine expansion dans les zones rurales, notamment en Allemagne, en Croatie, en Estonie, en France, en Hongrie, en Italie, en Pologne, au Portugal et en Slovaquie (EUROPE 13343/7). Ceci expliquerait, du moins en partie, ce que les sondages annoncent : une progression de l’extrême droite.
Pour récupérer cet électorat, la principale formation politique du Parlement européen, le groupe chrétien-démocrate du PPE, s’est autoproclamée « le parti des agriculteurs » et s’est attaquée au ‘Pacte vert européen’ dans certaines de ses dimensions, en particulier le règlement sur la restauration de la nature, pour lequel l’accord interinstitutionnel est quand même passé au Parlement, le 27 février, à une faible majorité (329 voix pour, 275 contre, 24 abstentions) (EUROPE 13359/1). Qu’en sera-t-il du 'Pacte vert' dans le Parlement européen élu en juin ?
Le monde agricole est pluriel. Nombre de ses membres sont conscients que le réchauffement climatique global a des conséquences défavorables pour la profession, dès à présent et surtout dans l’avenir. Certains se sont lancés avec ardeur dans l’agriculture biologique, d’autres ne comprennent pas certains aspects de la nouvelle PAC. Un vote pour l’extrême droite relèverait moins de l’adhésion à une idéologie que de la protestation, sinon du signal de détresse. Il y a sans doute un déficit d’explication par les autorités, mais surtout un sentiment d’abandon des zones rurales, un manque de reconnaissance et de soutien envers leurs travailleurs.
Dans son discours sur l’état de l’Union du 13 septembre 2023, la Présidente de la Commission européenne fut prolixe sur la politique industrielle, mais ne manqua pas de rendre hommage aux agriculteurs et d’annoncer « un dialogue stratégique sur l’avenir de l’agriculture dans l’UE », tout en soulignant la compatibilité entre celle-ci et la protection de la nature. L’urgence ne semblait pas de mise, puisque la première séance de ce dialogue fut fixée au 25 janvier 2024. L’objectif principal était de concevoir la PAC post-2027 (EUROPE 13336/3) par un rapport à remettre à la fin de l’été.
Entretemps, des manifestations d’agriculteurs avaient commencé en Allemagne, en France, en Pologne, aux Pays-Bas, en Roumanie. Au niveau de l’UE, la première institution à s’en émouvoir fut le Parlement : lors de son débat en plénière du 17 janvier, la colère du monde agricole fut reconnue comme légitime. Selon leur appartenance politique, les eurodéputés s’en prirent aux mesures d’ordre écologique (obligation des jachères), à l’usage des pesticides, à la surréglementation, aux produits ukrainiens, etc., mais un consensus se fit contre la PAC en vigueur : même le commissaire européen chargé de celle-ci, Janusz Wojciechowski, en reconnut l’insuffisance budgétaire, y compris pour la réserve en cas de crise (EUROPE 13330/9).
Le Conseil ‘Agriculture’ se réunit le 23 janvier. Il se focalisa sur la limitation des importations de certains produits ukrainiens - volaille, sucre et œufs - alors que la Commission préparait une proposition de prolongation, durant un an, de la libéralisation des échanges avec l’Ukraine (EUROPE 13334/1). Par ailleurs, alors que les manifestations s’étendaient à quasi tous les pays de l’UE, les ministres demandèrent à être associés au dialogue stratégique, dont le mandat se précisait. Simplification, dérogations, revenus suffisants, budget à rehausser pour les aides en cas de crise, autant de mots qui furent prononcés, sans dégager de stratégie d’urgence commune (EUROPE 13334/2). Les ministres réservèrent un très bon accueil à la proposition de la Commission du 20 décembre visant à abaisser le niveau de protection du loup (EUROPE 13335/11), qui répondait à une demande des éleveurs concernés, mais contrariait les défenseurs de la nature.
Ce geste, dont la réalisation serait de portée locale, ne résolvait pas la crise qui montait. (À suivre)
Renaud Denuit