Humilité, pragmatisme, engagement et cohérence devront être de mise si l'UE veut tirer les enseignements de l'échec de sa stratégie au Sahel, selon les experts auditionnés mardi 23 janvier par les commissions des affaires étrangères, du développement et la sous-commission 'sécurité et défense' du Parlement européen pour contribuer à la réflexion en cours sur l'adaptation à la nouvelle donne de la stratégie intégrée de l'UE pour le Sahel de 2021 (EUROPE 13311/5).
Six coups d'État successifs et « l'échec lamentable des missions de formation de la police et des forces de sécurité », dénoncé notamment par Michael Gahler (PPE, allemand) et Javier Nart (Renew Europe, espagnol), étaient dans tous les esprits, mais experts et eurodéputés ont réitéré l'importance stratégique de la région pour l'UE.
Le directeur du programme régional pour le Sahel à la Fondation Konrad Adenauer au Mali, Ulf Laessing, s'est étonné d'avoir été invité à parler de cette stratégie, « car il y a eu peu de stratégie ces derniers temps. L'UE a perdu de son influence ». Déplorant ce constat, il a lancé : « Il est temps de redémarrer », en évitant les « leçons de démocratie », que ne font ni la Russie, ni la Chine, ni l'Iran, où s'est récemment rendu le Premier ministre du Niger.
Il a souligné qu'avant le coup d'État au Niger, « des centaines de millions d'euros ont été dépensés sans coordination » et qu'après le coup d'État, « l'UE et la France, en particulier, ont eu du mal à accepter la nouvelle réalité », comptant sur la CEDEAO pour rétablir Mohamed Bazoum quand les États-Unis, eux, sont restés, faisant preuve d'un « pragmatisme dont l'UE a manqué ».
Observant aussi que l'UE ne voulait pas discuter avec le Niger, mais a renouvelé sa coopération avec le Tchad, il a lancé : « Soyez cohérents ! Pratiquez la Realpolitik. Si nous ne nous engageons pas, le vide sera vite rempli ».
Si, au Mali, le conflit a été perçu comme un conflit avec Paris, « où sont les autres pays de l'UE ? », a-t-il demandé, invitant ces pays à saisir leur « chance de jouer un plus grand rôle ».
Gilles Olakounlé Yabi, directeur exécutif du West Africa Citizen Think Tank (WATHI) et chercheur non-résident au Carnegie Endowment for International Peace (basé au Sénégal), a parlé « d' une aspiration plus forte dans les pays du Sahel à mieux défendre leurs intérêts à court, moyen et long termes, à vivre en paix et en sécurité sans avoir le sentiment d'être dominés » - une « aspiration à plus de souveraineté [qui] se comprend ».
Déclarant : « L' implication depuis 2012 de la France au Mali n’a pas ramené la sécurité. Nous ne savons pas ce qui se serait passé sans intervention. L'intervention portée par France et ses partenaires n'est pas une réussite », il a précisé que les pays engagés et l'UE ont été perçus comme « alignés sur la position de la France », dont la communication était « indélicate ».
Selon lui, la relation à construire devrait, certes, se baser sur le dialogue et des valeurs partagées, comme le prévoit la stratégie de 2021, « mais aussi sur les intérêts économiques convergents et ceux qui ne le sont pas ».
La directrice du Centre d'études de sécurité de l'Institut français des relations internationales, Élie Tenenbaum, a plaidé, quant à elle, pour renforcer le lien entre aide humanitaire, paix et sécurité, avec des investissements de long terme, notamment dans l'éducation.
Nathalie Loiseau (Renew Europe, française), présidente de la sous-commission sécurité et défense, a dit ne pas voir « comment faire l'économie de la démocratie ».
Le représentant du Service européen pour l'action extérieure a assuré qu'en vue d'adapter l'action de l'UE, son service travaillait à « faire montre d'humilité et (à) observer sur le temps long pour faire un bon diagnostic » et, s'il faut s'attaquer aux causes profondes de l'instabilité dans le Sahel central, « les priorités de la stratégie intégrée de 2021 demeurent. C'est sur le 'comment' qu'il faut réfléchir ». Les États côtiers d'Afrique de l'Ouest sont « extrêmement importants », a-t-il ajouté. (Aminata Niang)