Le 20 décembre 2017, la Commission européenne déclenche une procédure ‘article 7 TUE’ contre la Pologne pour infraction au respect des valeurs de l’Union européenne (EUROPE 11930/1) ; vous êtes épargné – et largement réélu Premier ministre en mai 2018. Mais le 12 septembre, c’est le Parlement européen qui lance la même procédure contre la Hongrie. Des auditions par le Conseil de l’UE s’ensuivent, depuis cinq ans. Ces exercices ne vous gênent pas et, de toute façon, vous êtes trop fin juriste pour croire à l’applicabilité de cet article. Ce n’est pas demain que la Hongrie perdra son droit de vote au Conseil.
Plus gênant : en mars 2019, le Fidesz est suspendu sine die du PPE (EUROPE 12218/8) ; après une campagne d’affichage hostile à Juncker dans toute la Hongrie, une procédure d’exclusion de vous-même est enclenchée, mais traîne ; deux ans plus tard, vous décidez que « vos » 13 élus quittent le groupe parlementaire, devenant des non-inscrits, donc peu influents (EUROPE 12670/2). Vous êtes un peu plus seul dans l’Union, et ce n’est pas fini. Le Parlement hongrois vote en juin 2021 une loi ‘anti-LGBT’ : au Conseil européen, repaire des propos diplomatiquement formulés, vous passez un mauvais quart d’heure ; à votre grande surprise, beaucoup de vos collègues dénoncent furieusement cette législation et son inspirateur. En juillet, la Commission ouvre une procédure d’infraction pour atteinte aux valeurs fondamentales de l’Union par la Hongrie (ainsi que la Pologne, pour les mêmes raisons) (EUROPE 12763/1). Quinze États membres ainsi que le Parlement se joignent à la procédure. Qu’à cela ne tienne, le peuple hongrois vous garde sa confiance : après les élections de mai 2022, vous conservez votre majorité des deux tiers.
Malgré ces tribulations, vous avez encore quelques ‘belles’ cartes dans votre jeu. En juillet 2019, les élus du Fidesz ont voté pour Ursula von der Leyen alors que le scrutin était serré. Et bien que la Hongrie n’ait que 21 sièges à pourvoir, vous espérez envoyer une phalange d’eurodéputés de votre bord en juin prochain, dont l’appoint pourrait être précieux. Votre campagne a déjà commencé, mais il est douteux qu’elle mène à un changement fondamental de l’Union.
Surtout, vous savez jouer de votre pouvoir de nuisance : l’usage du veto là où l’unanimité est requise. En 2020, le Conseil européen s’est accordé, non sans mal, sur le montant du cadre financier pluriannuel et du Plan de relance post-Covid-19. Consciente de l’inefficacité de l’article 7 TUE, la Commission avait proposé un règlement liant le respect de l’État de droit à l’allocation des ressources financières aux États membres, règlement ensuite adopté par le Parlement européen et le Conseil. Vous et votre homologue polonais mettez votre veto. La suite est connue : un report de l’effectivité du règlement et votre défaite après un recours auprès de la Cour de justice de l’Union (EUROPE 12892/1). D’ailleurs, l’on ne compte plus les condamnations de la Hongrie par la Cour qu’il s’agisse du sort des juges, des ONG, d’atteinte aux droits des migrants, de politique relative aux universités (loi ‘anti-Soros’)…
Pendant deux ans, vous avez utilisé votre veto contre le renouvellement de l’accord de Cotonou, tant et si bien que le nouvel accord (dit de Samoa) n’a pu être signé que le 15 novembre. Qu’est-ce que cela vous a rapporté politiquement ?
Vous vous opposez maintenant au paiement à l’Ukraine d’une nouvelle tranche d’aide militaire dans le cadre de la ‘Facilité européenne pour la paix’ (500 millions d’euros) et, dans celui de la révision de Cadre financier pluriannuel 2021-2027, à l’aide macrofinancière prévue pour l’Ukraine (50 milliards d’euros). Vous n’êtes pas favorable non plus au nouveau paquet des sanctions contre la Russie, mais votre scepticisme sur le sujet est déjà connu. Dans le même sens, vous annoncez que vous mettrez des conditions drastiques à l’acceptation de l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Ukraine alors que vous n’avez jamais fait de problème quand il s’agissait des Balkans. Je serai curieux de voir si vous construirez une coalition en ce sens lors du Conseil européen de la mi-décembre. Ce que vous attendez de cette réunion, comme vous l’avez écrit dans une lettre récente adressée au Président du Conseil européen, Charles Michel, c’est une vaste discussion stratégique sur la politique commune à l’égard de l’Ukraine et vous en faites le préalable absolu à toute décision politique sur les enjeux précités.
Il faut être clair : toute diminution de l’aide militaire et économique à l’Ukraine est un cadeau à l’envahisseur russe. L’an passé, vous avez mené une campagne chez vous sur le thème ‘Les sanctions nous ruinent’. J’avoue ne pas comprendre votre tropisme russophile. Vous continuez à acheter du gaz russe. Lors de la pandémie, vous aviez été le seul, dans l’UE, à acheter massivement à Poutine des vaccins Sputnik V, dont les essais auraient été falsifiés. Sans doute faudra-t-il vivre avec la Russie (et de préférence d’autres dirigeants) lorsque la guerre sera finie, mais nul ne sait quand. Quels dividendes espérez-vous après-demain de cette faille d’aujourd’hui dans l’unité des Européens ?
Mais, dans l’immédiat, ce qui vous rend le plus furieux, c’est le blocage des fonds européens destinés à la Hongrie, blocage fondé sur le fait que les progrès vers la restauration de l’État de droit sont insuffisants. 22 milliards d’euros sont gelés du côté du Fonds de cohésion et, quant à votre plan de relance révisé, il a été approuvé par la Commission : sur le montant de 10,4 milliards (dont 6,5 de subventions), seule une tranche de préfinancement de 920 millions, conforme à l’usage, est accordée depuis jeudi dernier par la Commission (EUROPE 13299/28), sous réserve de l’approbation du Conseil de l’UE, tout le reste est bloqué. Dans l’UE, votre pays est le troisième le plus confronté à une récession économique (-0,7% du PIB) et en deuxième position par l’ampleur du déficit public (-5,8%) en 2023. De l’argent frais lui ferait du bien, si le jeune démocrate que vous étiez se réveillait en vous afin de produire les rectifications législatives demandées, notamment pour l’indépendance de la Justice et la protection des intérêts financiers de l’Union, mais le formidable appareil de copinage que votre régime a construit depuis 13 ans semble rendre l’exercice, sinon impossible, en tout cas lent et compliqué.
Le 23 octobre, lors de la commémoration du soulèvement de 1956, vous avez taxé l’Union européenne de mauvaise parodie de l’URSS. Puis, le 17 novembre, vous avez lancé une consultation nationale avec onze questions très orientées ; les Hongrois sont invités à réagir à des situations formulées comme suit : ‘Bruxelles veut établir des ghettos de migrants en Hongrie’, ‘Bruxelles veut que l’Ukraine rejoigne l’Union européenne’, ‘Bruxelles veut donner davantage d’armes et d’argent à l’Ukraine’, ‘Bruxelles veut ouvrir notre marché aux grains ukrainiens génétiquement modifiés’, ‘le Hamas a reçu l’aide financière de Bruxelles’, etc. Pire : sur de grandes affiches, l’on voit la photo d’Alexander Soros et Ursula von der Leyen avec la mention ‘Ne dansez pas à leur rythme’ – cette même Ursula von der Leyen à laquelle vous donnez l’accolade à l’ouverture des réunions du Conseil européen. Si les hostilités ne sont pas ouvertes, c’est bien imité.
Pour retrouver votre sérénité, au lieu de multiplier les consultations facultatives, offrez à votre peuple un vrai référendum décisif. Vous ferez une campagne d’enfer pour le ‘non’ à l’Union et si le ‘non’ l’emporte, vous pourrez activer l’article 50 du TUE, qui vous permettra de sortir de cette Union européenne si abominable et d’épanouir dans l’autochtonie parfaite votre nation millénaire.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de mes sentiments les plus distingués.
Renaud Denuit