Si le Haut Représentant de l’UE, Josep Borrell, ne cesse de répéter qu’il n’y a pas de lassitude du côté de l'UE pour soutenir l’Ukraine, il en est de même en Ukraine. Soldats professionnels comme civils continuent de se mobiliser pour mettre fin à l’agression russe.
Alors que les combats se poursuivent à Bakhmut et que les attaques de missiles s’intensifient, EUROPE s’est rendue, avec un petit groupe de journalistes, dans les régions de Kiev et Chernihiv, du 22 au 26 mai, pour rencontrer des Ukrainiens qui ont participé, dès les premières heures de l’invasion, à la défense de leur pays et qui continuent de le faire.
« Kiev a été sauvée par des gens ordinaires, car il n'y avait pas assez d'unités militaires régulières pour la protéger. Certaines personnes ont été évacuées, d'autres sont restées et ont développé des infrastructures pour se protéger, en utilisant des armes de chasse. D'autres encore se sont structurés pour aider l'armée, en fortifiant la ville avec leurs propres tracteurs », a expliqué Anatoli Pochodna, chef intérimaire de toutes les unités territoriales de la communauté de Feodosiivska, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Kiev.
Derrière lui, des coups de feu retentissent. Il s’agit d’un entraînement de membres de l’unité de défense territoriale, à balles réelles données par l’armée ou des organisations militaires. À la lisière d’une forêt, les volontaires ont créé un camp d’entraînement avec un stand de tir de 200 m de long et un terrain d’exercices tactiques, fait de vieux pneus.
Ces hommes, qui continuent d’exercer une activité dans le civil, se relaient pour assurer la sécurité de la zone et aider les forces armées. « Ils ne reçoivent pas de salaire. Ils sont motivés pour défendre leur terre », a précisé M. Pochodna, lui-même entrepreneur dans le civil.
Le matin du 24 février, « nous avons compris que nous devrions nous débrouiller par nous-mêmes, nous n’avons pas reçu d’ordre », a expliqué Viktor Mikhailenko, gouverneur local exécutif. « Nous nous sommes réveillés après une explosion. Les gens se sont appelés dans le village pour demander ce qu'il s'était passé », a ajouté Valeri, 45 ans, un des volontaires, entrepreneur, élu local, et chasseur à ses heures perdues.
Les villageois se sont donc organisés pour se protéger. L’unité de défense a été créée le 25 février 2022. En mars 2022, il y avait plus de 1 500 personnes sur la liste des volontaires. Actuellement, ils sont 500. Selon M. Pochodna, environ 500 personnes ont été mobilisées dans d’autres services tels que l’armée, les forces spéciales ou les gardes-frontières.
Au début, les volontaires ont utilisé leurs propres armes - pour les chasseurs - avant de recevoir des équipements d’organisations militaires. La plupart d’entre eux n’avaient aucune expérience militaire ni n'avaient même touché une arme. « Malgré cela, ils n’avaient pas peur, ils sont venus et étaient prêts à se battre et à défendre leurs maisons », a expliqué Igor Hryb, militaire ukrainien et membre de la Plateforme pour la libération des prisonniers politiques, ONG organisatrice du voyage de presse auquel EUROPE a participé.
Les volontaires ont d'abord mis en place des points de contrôle afin de débusquer des Russes infiltrés ou des saboteurs. Selon Valeri, plusieurs d'entre eux ont été capturés et confiés à la police.
Depuis six mois, le travail porte davantage sur la protection des infrastructures critiques, à la demande de l’armée ukrainienne, notamment d'un important transformateur électrique qui alimente la moitié de la ville de Kiev. Avec le soutien de l’unité de défense locale, une unité professionnelle qui, en six mois, a abattu trois drones F5 et un missile Kalibr.
Aux premières heures du 18 mai, avec son fusil, Valeri a lui-même abattu un drone qui s’approchait d’un pylône électrique, à une centaine de mètres de lui. « On a entendu l’alerte de défense aérienne, on a vu le drone et on a pris nos positions. Il sortait de la forêt en direction de l’infrastructure », a-t-il précisé, ajoutant que l'objet volait à basse altitude, avec « un son de scooter ». Selon lui, les volontaires avaient étudié les drones et savaient donc comment les abattre.
« Les gens étaient prêts à se battre pour protéger Chernihiv »
À Chernihiv aussi, la population s’est mobilisée pour défendre la ville. L’oblast, au nord de Kiev, partage 225 km de frontières avec la Russie et 232 avec la Biélorussie.
Le 24 février 2022, c’est par le nord que la Russie a attaqué l’Ukraine. Selon Dmytro Bryzhynskyi, chef de l’administration militaire de la région, les soldats russes s’attendaient à être salués par la population ukrainienne, mais ce fut loin d’être le cas. « Les Russes ont cru qu’il n’y aurait aucune résistance et qu’ils pourraient aller à Kiev, mais les choses ont été très différentes, avec de la résistance à Chernihiv et Kharkiv. Les deux villes ont été les forteresses qui ont obligé les Russes à rester où ils étaient », a-t-il rappelé.
Cette résistance a été possible grâce aux civils. Selon M. Bryzhynskyi, « le premier jour, 200 personnes étaient officiellement là pour protéger la ville », mais dès le deuxième jour, de nombreuses personnes sont venues à l’administration militaire et ont été intégrées. Selon le chef de l’administration militaire, à la fin de l’opération à Chernihiv, ils étaient 20 000, ce qui « montre à quel point les gens étaient prêts à se battre pour protéger leur ville ».
L’Église orthodoxe ukrainienne aussi a pris et prend toujours part à l'effort de guerre. Au-delà des aumôniers militaires, elle fournit de l’aide humanitaire et a participé à l'évacuation de plus de 1 500 militaires blessés et civils ukrainiens qui étaient dans des zones occupées. « Chaque mois, nous dépensons entre 10 et 15 000 dollars pour des missions urgentes d’évacuation », a expliqué à EUROPE le Métropolite Eustratiy Zoria. (Camille-Cerise Gessant)