Voici en effet un pays des Balkans occidentaux que l’Union européenne est en train d’offenser avec une persévérance rare.
Sorties des griffes d’un des plus totalitaires régimes communistes du monde, l’Albanie se transforma en démocratie parlementaire et conclut un premier accord commercial avec l’UE il y a 30 ans. Depuis 2007, elle bénéficie de l’instrument d’aide de préadhésion (IAP) pour plus de 1 milliard d’euros au total. L’Union est aujourd’hui le principal partenaire commercial de l’Albanie.
En 2009, celle-ci déposa officiellement sa demande d’adhésion à l’UE (EUROPE 9891/2) et devint membre de l’OTAN. Le Conseil européen de juin 2014 lui accorda le statut d’État candidat. En novembre 2016, la Commission européenne recommanda, sous conditions (réforme de la justice, etc.), l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Albanie et la Macédoine du Nord : les destinées des deux pays étaient liées pour la suite.
Moins de deux ans plus tard, en avril 2018, la Commission, au vu des progrès réalisés par les Albanais, recommanda inconditionnellement le démarrage de telles négociations, tout en encourageant le pays sur la voie des réformes (EUROPE 12003/22). Par ses conclusions adoptées deux mois après, le Conseil temporisa.
Le 29 mai 2019, la Commission adopta une vaste communication relative aux Balkans occidentaux et reformula la même recommandation, tout en soulignant que les conditions mises par le Conseil avaient été remplies. En juin, celui-ci repoussa sa décision à octobre, mais au Conseil européen de septembre, le président français, Emmanuel Macron, appuyé par les chefs de gouvernement danois et néerlandais, critiqua vertement le principe de l’élargissement, mit son veto à cette ouverture de négociations et réclama une réforme préalable de la méthode utilisée.
La Commission s’attela donc rapidement à une telle réforme (EUROPE 12419/2). En mars 2020, le Conseil l’adopta et put marquer son accord politique sur l’ouverture tant attendue, visant simultanément, comme prévu de longue date, l’Albanie et la Macédoine du Nord. Le Parlement européen salua cette décision. Surfant sur cet élan enfin prometteur, la Commission présenta en juillet un projet de cadre de négociation pour l’Albanie et proposa, le 7 octobre, un vaste plan d’investissement dans les Balkans, évalué à 9 milliards d’euros. Mais le mois suivant, la Bulgarie déclarait son opposition à l’ouverture des négociations avec la Macédoine du nord pour cause d’un contentieux avec celle-ci. En raison du principe de simultanéité précité, l’Albanie voyait donc s’éloigner la perspective à laquelle elle avait droit.
Il existe en Bulgarie une minorité macédo-phone qui est classifiée comme étant bulgare. Les autorités ne reconnaissent pas le macédonien en tant qu’idiome indépendant, mais comme un dialecte bulgare ; elles exigent que Skopje admette que l’identité et la langue macédoniennes ont des racines bulgares ; elles craindraient même que le terme ‘Macédoine du Nord’ puisse justifier des revendications territoriales ; bref, si les Macédoniens ont mis de l’eau dans leur vin pour être reconnus par les Grecs, ils doivent en faire autant vis-à-vis des Bulgares.
Cette excitation nationaliste était motivée par des enjeux de politique intérieure à l’approche des élections législatives de décembre 2021… qui ont cependant été perdues par le pouvoir en place, réputé pour sa corruption. Le nouveau Premier ministre, Kiril Petkov, s’est fait fort de régler la question avant le printemps 2022, mais il n’y est pas encore parvenu. Dans le contexte géopolitique hautement dangereux actuel, cette affaire a les proportions d’une querelle de jardin d’enfants, mais les 26 autres gouvernements ne font pas grand-chose pour la résoudre, soit qu’ils donnent a priori raison à un État membre aux dépens d’un impétrant, soit que, défavorables à l’élargissement, ils se délectent de cet alibi commode.
Lors du Sommet UE/Balkans de Brdo le 6 octobre 2021, la Commission répéta encore sa position de 2018 : les conditions sont réunies pour commencer les négociations d’adhésion. Par ailleurs, le comportement de la Bulgarie fut stigmatisé (EUROPE 12806/1).
Le 19 mai dernier, le Parlement européen a adopté par des résolutions votées à de très larges majorités deux rapports, relatifs à l’Albanie et à la Macédoine du Nord, non sans plaider une fois de plus pour une ouverture des négociations, que justifie encore davantage le contexte géostratégique (EUROPE 12956/8). Le lendemain, à Tirana, lors d’une conférence de presse conjointe avec le Président du Conseil européen, Charles Michel, le Premier ministre albanais, Edi Rama, a estimé que le différend entre Sofia et Skopje devrait être réglé pour la fin juin, faute de quoi son gouvernement demanderait que le processus soit découplé de celui de la Macédoine du Nord (EUROPE 12957/26). L’on ne peut que saluer cette patience – car le blocage persiste depuis 20 mois –, mais aussi ce bon sens, car le découplage est la solution qui eût dû être adoptée depuis belle lurette.
Le Conseil européen se réunira les 23 et 24 juin. Selon son ordre du jour provisoire, il abordera l’Ukraine, les questions économiques, la Conférence sur l’avenir de l’Europe et ‘l’Europe au sens large’. C’est à ce dernier titre qu’il pourrait débattre du sort de l’Albanie, mais, de toute évidence, le focus sera mis sur l’adhésion demandée par l’Ukraine, sur laquelle la Commission aura dévoilé sa recommandation. Cependant, le 23 juin aura également lieu le sommet de l’UE et des Balkans occidentaux, qui sera au moins aussi important.
L’Albanie s’est alignée sur la politique extérieure de l’Union et l’a encore prouvé dans sa solidarité avec l’Ukraine : participation aux sanctions, fermeture de son espace aérien à la Russie, accueil de réfugiés. Il serait juste d’en tenir compte. Bien sûr, elle reste perfectible sur divers plans – comme l’a encore rappelé avec beaucoup de précision le Parlement européen – mais qui, même parmi les États membres, ne l’est pas ?
Les négociations sont en cours avec le Monténégro depuis 2012, avec la Serbie depuis 2014. Elles auraient pu commencer dès 2018 avec la Macédoine du Nord et l’Albanie. Comme on l’a déjà souligné dans cette rubrique (EUROPE 12281/1), l’attentisme persistant de l’UE à l’égard des Balkans occidentaux présente des risques géopolitiques. Sa crédibilité est en jeu dans toute la région, mais aussi, plus récemment, aux yeux des futurs candidats possibles dont on parle actuellement : faire encore ‘poireauter’ les candidats les mieux placés aujourd’hui enverrait un signal désespérant à ceux de demain. La rengaine récurrente de la ‘participation à la famille européenne’ est maintenant usée jusqu’à la corde, voire perçue comme un symptôme d’hypocrisie.
À faire dépendre les perspectives de l’Albanie d’une dispute locale qui ne la concerne en rien, l’UE se discrédite encore davantage. Il est temps de redresser la barre : c’est aussi une simple question de décence et de loyauté.
Renaud Denuit