Alors que l’invasion russe de l’Ukraine a mis en lumière la nécessité pour l’Union européenne de renforcer son autonomie énergétique, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a présenté un plan en dix points qui permettrait à l’UE de réduire ses importations de gaz fossile en provenance de Russie de plus d’un tiers en un an, jeudi 3 mars, lors d’une conférence de presse en ligne en présence de la ministre française de la Transition écologique, Barbara Pompili, et de la commissaire européenne à l’Énergie, Kadri Simson.
L’une des actions proposées consiste à remplacer environ 30 milliards de m3 de gaz importé de Russie par des livraisons en provenance d’autres fournisseurs.
L’AIE estime ainsi que la production à l’intérieur de l’UE et les importations non russes par gazoduc (y compris en provenance d’Azerbaïdjan et de Norvège) pourraient être augmentées jusqu’à 10 milliards de m3.
Concernant le gaz naturel liquéfié (GNL), l’analyse indique que l’UE pourrait théoriquement augmenter ses importations à court terme de quelque 60 milliards de m3, par rapport aux niveaux moyens de 2021.
Un tel niveau mènerait néanmoins à des prix très élevés étant donné que l’offre mondiale de GNL est limitée et que « tous les importateurs pêchent dans le même bassin d’approvisionnement ».
L’AIE préconise donc plutôt une augmentation de 20 milliards de m3 des importations de GNL de l’UE au cours de l’année prochaine.
Augmenter les stocks
Un autre levier dont dispose l’UE réside dans ses réserves de gaz.
L’agence recommande sur ce plan d’introduire des obligations minimales de stockage de gaz pour renforcer la résilience du marché – une possibilité examinée par la Commission européenne (EUROPE 12901/13) –, « même si les exigences d’injection plus élevées (…) augmenteront la demande de gaz et feront grimper les prix du gaz ».
D’après son analyse, l’UE devrait remplir ses stocks à au moins 90% de leur capacité totale au 1er octobre, ce qui impliquerait une injection de gaz en 2022 supérieure d’environ 18 milliards de m³ à celle de 2021.
Accélérer le déploiement des renouvelables et des pompes à chaleur
L’AIE recommande également d’accélérer les ajouts de capacités éoliennes et solaires photovoltaïques, en facilitant l’octroi des permis pour ces projets, ce qui permettrait de produire 20 TWh d’électricité renouvelable supplémentaire au cours de l’année prochaine.
En parallèle, un programme de subventions à court terme couvrant 20% des coûts d’installation des panneaux solaires photovoltaïques sur les toits des bâtiments permettrait un gain d’électricité renouvelable jusqu’à 15 TWh, selon l’Agence.
Ces 35 TWh de production supplémentaire au cours de l’année prochaine permettraient, avec la hausse des renouvelables déjà prévue, de réduire la consommation de gaz de l’Union de 6 milliards de m3.
En outre, l’Agence estime que doubler le taux d’installation actuel des pompes à chaleur dans l’UE conduirait à une réduction de la consommation de gaz pour le chauffage de 2 milliards de m3 supplémentaires en un an, pour un investissement de 15 milliards d’euros.
Maximiser l’utilisation des infrastructures existantes
L’une des autres propositions de l’AIE consiste à maximiser la production à partir des sources existantes de bioénergie et d’énergie nucléaire, ce qui permettrait de générer 70 TWh supplémentaires et de réduire la consommation de gaz pour l’électricité de 13 milliards de m3.
Augmenter l’efficacité énergétique et baisser le chauffage
En matière d’efficacité énergétique, l’Agence propose de faire passer rapidement le taux annuel de rénovation du parc immobilier de l’UE de 1 à 1,7%, en ciblant les habitations et les bâtiments non résidentiels les moins efficaces énergétiquement.
Cette action, couplée avec d’autres, telles qu’un triplement du taux d’installation actuel des thermostats intelligents, permettrait de diminuer la consommation de gaz pour le chauffage de près de 2 milliards de m3 supplémentaires en un an.
En outre, l’AIE estime que le fait de baisser le chauffage de seulement 1°C pourrait réduire la demande de gaz de quelque 10 milliards de m3 par an (la température moyenne pour le chauffage des bâtiments dans l’UE est actuellement supérieure à 22°C).
Un retour au charbon ?
Sans inclure cette option dans son plan en raison de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre de l’UE que cela entraînerait, l’AIE a également évalué l’impact d’un passage temporaire du gaz au charbon ou au pétrole pour la production d’électricité.
Selon elle, une telle mesure pourrait réduire la demande de gaz d’environ 28 milliards de m3 avant qu’il n’y ait une augmentation globale des émissions liées à l’énergie dans l’UE.
Couplé avec le plan en dix actions, cela entraînerait une réduction annuelle totale des importations de gaz de l’UE en provenance de Russie de plus de 80 milliards de m3, soit plus de la moitié des quelque 155 milliards de m3 importés (en 2021) de Russie, « tout en entraînant quand même une baisse modeste des émissions globales ».
Flambée des prix du gaz
Cette publication de l’AIE intervient alors que les prix de l’énergie en Europe, en particulier du gaz, connaissent une nouvelle hausse à la suite de l’invasion russe de l’Ukraine.
Déjà particulièrement élevés au cours des derniers mois en raison principalement de la forte demande de gaz due à la relance économique, les prix du gaz en Europe sont ainsi passés au-dessus de 170 €/MWh.
Cette augmentation, en plus de mettre l’UE sous pression, bénéficie à la Russie, qui fournit actuellement environ 40% du gaz de l’UE et reçoit chaque jour des centaines de millions d’euros en échange de ses livraisons de combustibles fossiles.
Selon le centre de réflexion Bruegel, l’UE a ainsi payé 660 millions d’euros à la Russie, le 3 mars 2022, pour ses importations de gaz fossile, et 350 millions pour ses importations de pétrole.
Le même jour, Kadri Simson a assuré que « la Commission se tient prête à proposer des mesures extraordinaires en cas d’escalade des prix qui menacerait notre résilience sociale et économique », durant un débat avec les eurodéputés de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE) du Parlement.
Alors que la Commission devrait présenter, la semaine prochaine, des lignes directrices pour réduire la dépendance énergétique de l'Union et lutter contre la hausse des prix énergétiques, l’AIE propose dans son plan d’envisager des mesures fiscales temporaires visant à augmenter les taux sur les bénéfices exceptionnels des compagnies d’électricité. Les recettes fiscales ainsi engendrées seraient ensuite redistribuées aux consommateurs d’électricité afin de compenser partiellement la hausse des factures d’énergie.
Des sanctions inefficaces ?
Lors du débat en commission ITRE, plusieurs eurodéputés ont demandé à la Commission à renforcer les sanctions sur la Russie dans le domaine de l’énergie.
Le coordinateur du groupe des Verts/ALE, Ville Niinistö (finlandais), a ainsi appelé à limiter au maximum les achats d’énergie en provenance de Russie, afin de rendre les sanctions déjà prises plus efficaces, notamment l’exclusion de sept banques russes du système Swift (EUROPE 12902/1).
Dans un appel à l’UE, 25 ONG européennes ont réclamé, quant à elles, un embargo sur toutes les importations de pétrole et de gaz russe « afin d’arrêter de financer la guerre de Poutine contre l’Ukraine ».
Cette demande a également été exprimée par le ministre lituanien des Affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis, qui a appelé à « oser refuser les importations d'énergie de la Russie vers l'Europe ».
Défendant l’action de la Commission, Mme Simson a assuré qu’il y aura un appauvrissement des revenus russes issus du pétrole raffiné, « au fil du temps », du fait de la décision de l’UE d’interdire l’exportation vers la Russie des équipements et des technologies nécessaires à la mise à niveau des raffineries de pétrole (EUROPE 12899/10).
Voir le plan de l'AIE : https://aeur.eu/f/lr
Voir l'appel des ONG : https://aeur.eu/f/ll (Damien Genicot)