En réponse à l’invasion de l’Ukraine lancée par Moscou dans la nuit du mercredi 23 au jeudi 24 février, les États membres de l’Union européenne tentent de mettre la pression sur le Kremlin, y compris dans le secteur énergétique.
À l’heure où nous mettions sous presse, vendredi 25 février, les ministres des Affaires étrangères des États membres s’apprêtaient ainsi à adopter une série de sanctions sans précédent sur lesquelles se sont accordés les 27 chefs d’État ou de gouvernement le 24 février, lors d’une réunion extraordinaire du Conseil européen (EUROPE 12898/1).
L’une d’entre elles consiste à interdire l’exportation vers la Russie des équipements et des technologies nécessaires à la mise à niveau des raffineries de pétrole de l’URSS aux normes Euro-6.
Selon la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le pétrole raffiné a rapporté à la Russie 24 milliards d’euros de revenus d’exportation en 2019, et les équipements nécessaires pour raffiner le pétrole proviennent d’Europe et ne peuvent être remplacés.
Interrogé par EUROPE sur l’impact d’une telle mesure sur l’économie russe, Arild Moe, enseignant-chercheur à l’Institut Fridtjof Nansen (FNI) et spécialiste des questions énergétiques liées à la Russie, a estimé qu’elle « pourrait avoir une certaine importance au fil du temps, mais certainement pas dans un avenir proche ».
« Probablement que les raffineries russes auront des possibilités limitées de modernisation et qu’elles seront donc moins efficaces et moins rentables au fil du temps », a-t-il ainsi souligné.
Néanmoins, cela ne lui semble pas « représenter un obstacle majeur au développement économique de la Russie ».
Un embargo européen sur le pétrole et le gaz russes ?
Critiquant la faiblesse des sanctions européennes, certains appellent l’UE à aller plus loin en matière d’énergie, un secteur clé de l’économie russe.
C’est notamment le cas de Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors, pour qui les sanctions devraient cibler les livraisons russes de gaz et de pétrole à l’UE.
« Un embargo européen sur le pétrole et le gaz russes est techniquement possible, économiquement et politiquement difficile, mais faisable. C’est un choix politique que nous avons fait en 2012 pour forcer, avec succès, l’Iran à négocier », a-t-il ainsi estimé.
À son sens, il s’agirait d’une mesure réellement efficace, étant donné la rente que procurent ces livraisons à la Russie.
En 2020, l’UE a en effet dépensé environ 60 milliards d’euros pour se procurer des combustibles fossiles venus de Russie, selon des données d’Eurostat, l’Office statistique de l’UE.
Ce chiffre pourrait en outre être plus élevé en 2022 en raison de l’augmentation du prix du gaz.
Arild Moe, de son côté, juge très peu probable la mise en place d’un embargo de l’UE sur les livraisons russes de gaz et de pétrole, en raison de la trop forte dépendance énergétique de certains États membres tels que l’Allemagne.
« Les pays de l’UE sont confrontés à un dilemme en raison de leur dépendance à l’égard de l’énergie, en particulier du gaz naturel, mais aussi du pétrole », a-t-il ainsi résumé.
Au premier semestre de 2021, les livraisons russes représentaient 46,8% des importations totales de gaz de l’UE et 24,7% pour le pétrole.
Pour M. Pellerin-Carlin, la question est donc avant tout « géopolitique » : « Il s’agit pour l’UE de déterminer ce qu’elle est prête à faire pour diminuer les revenus que Poutine utilise pour financer ses différentes activités, notamment l’invasion de l’Ukraine. Actuellement, notre boulimie aux énergies fossiles sert à financer l’armée russe ».
Et d’ajouter : « Sur une échelle de 0 à 100 pour évaluer la fermeté des sanctions sur le secteur de l’énergie, le 100 serait un embargo immédiat sur tous les combustibles fossiles importés depuis la Russie. Actuellement, le curseur a été mis à 1 ».
Selon lui, l’Union dispose de suffisamment d’autres leviers dans le domaine énergétique (sobriété et efficacité énergétique, rationnement, déploiement rapide d’énergies renouvelables, stocks, gaz naturel liquéfié…) pour se passer du gaz russe jusqu’au prochain hiver, sans que cela ait « des impacts traumatiques pour l’économie européenne, puisqu’on est bientôt en mars et, donc, à la fin de l’hiver ».
« Mais la question serait de savoir à quel point on est capable de mobiliser tous ces leviers en urgence dans les six ou sept prochains mois », a-t-il ensuite précisé. (Damien Genicot)