Et revoici la guerre à nos portes ! La guerre concrète, avec ses bombes, ses tirs, ses blessés, ses morts, ses angoisses, ses déportations. Et les capitales du monde libre, condamnant, dénonçant, punissant, mais laissant seuls les soldats ukrainiens : sans camarades de combat venus d’ailleurs, en renfort.
Guerre et paix : ces deux faces de l’histoire de l’humanité constituèrent le titre de l'un des plus grands romans jamais publiés. Son auteur y travailla durant cinq années. Peu importe aujourd’hui qu’y soit décrit un contexte historique marqué par la bataille d’Austerlitz et la retraite de Russie. De cette fresque aux péripéties multiples se dégage le non-sens profond des boucheries guerrières dans des conditions extrêmes, un pessimisme évident sur la nature humaine et la fatalité terrible qui pèse sur les destinées individuelles. La paix revenue par la défaite de l’empire napoléonien fait place, dans le livre, à une remise en question d’un autre empire, le tsariste, au nom de l’humanisme – déjà.
Cet immense écrivain était russe, de surcroît aristocrate. D’abord soldat, il combattit dans le Caucase et en Crimée. Ensuite, il parcourut l’Europe, de l’Allemagne à l’Angleterre, en passant par la Suisse, Rome, Paris et Bruxelles. Ses lectures le portèrent vers des auteurs occidentaux, enrichissant sa culture historique et philosophique.
Réinstallé dans sa propriété russe, il produisit l’essentiel de son œuvre. À la fin de sa vie, il devint anti-esclavagiste, offrant ses terres aux serfs, anticlérical au nom d’un christianisme radical et philanthrope non violent : son influence fut forte sur Gandhi, avec lequel il entretint une correspondance. Qualifié d’anarchiste, il précisa : « Mon opposition au pouvoir administratif a été interprétée comme une opposition à tout gouvernement. Ce n’est pas vrai. Je m’oppose seulement à la violence et à l’opinion que la force fait le droit. »
Internationaliste, il prôna l’espéranto. Il jugea le patriotisme « une idée arriérée, inopportune et nuisible », « une doctrine insensée », entretenue par les gouvernants qui soumettent leurs peuples. Il mourut dans la solitude en 1910, ayant assisté, sans états d’âme, aux prémices du déclin de l’empire tsariste, dont il était l’enfant. Il s’appelait Léon Tolstoï.
Aujourd’hui, la pensée de Tolstoï est encore d’une actualité brûlante et le cheminement de l’homme apparaît comme l’image inversée du médiocre tyran, se prenant pour un nouveau tsar, qui, semant la mort, aura restauré l’intégrité territoriale du vieil empire et de son système de valeurs. Mais il y a encore aujourd’hui des citoyens russes qui, de fait, sont plus proches de Tolstoï que de Poutine ; dès le jour de l’invasion, ils ont manifesté massivement : 1 800 au moins ont été arrêtés. Une répression immédiatement condamnée par l’ONU, mais qui n’est pas près de s’arrêter.
En 1992, après la dislocation de l’URSS, le traité de Maastricht institua une politique étrangère et de sécurité commune, dont l’un des objectifs était le maintien de la paix et le renforcement de la sécurité internationale. Il précisait : « La politique étrangère et de sécurité commune inclut l’ensemble des questions relatives à la sécurité de l’Union européenne, y compris la définition à terme d’une politique de défense commune qui pourrait conduire, le moment venu, à une défense commune » (Article J.4 al. 1).
Trente ans ont passé : « le moment venu » ne l’est pas encore. Sans doute le tyran du Kremlin devra-t-il être comptable de ses crimes, mais, aux yeux de l’Histoire, les dirigeants européens seront aussi comptables de leur irrespect de ce traité, contribuant indirectement aux conditions de possibilité d’une guerre de destruction d’un État démocratique voisin et ami, pourtant lié à l’Union européenne par un accord d’association substantiel.
L’Union a certes réalisé le tour de force de rendre impossible la guerre entre ses propres membres. Mais elle n’a pas vu venir l’exploitation possible, par les rescapés de l’URSS défunte, d’une rancœur et d’une frustration considérables à l’égard des Occidentaux. Le traité de Versailles avait humilié l’Allemagne ; vingt ans plus tard, un fou dangereux lui offrait une revanche cinglante. Les démocraties l’avaient sous-estimé et n’étaient pas préparées. Elles avaient cru en la diplomatie.
L’Union européenne est une réussite économique. Son argumentaire ordinaire, même si elle s’investit dans des domaines comme l’éducation ou la culture, demeure guidé par l’économisme, la compétitivité. Et les punitions des déviants consistent en factures parfois salées. De même, sa ressource à l’égard d’un régime piétinant les valeurs du droit, de la liberté et de la démocratie, est invariablement toute trouvée : les sanctions économiques et financières. Mais comment traiter avec un despote qui ne s’intéresse ni à l’économie ni à ces valeurs, mais exclusivement à l’art de la guerre ? Comment faire pour raisonner un personnage, certes rationnel dans ses méthodes, mais frisant la démence dans ses projets et son argumentation, comme l’ont démontré ses deux dernières interventions publiques ? L’Europe démocratique en est déboussolée.
Le retour du tragique est là : une longue période de paix chez soi ne garantit pas sa pérennité. Elle aura induit, malheureusement, ce sur quoi un autre grand Russe, Alexandre Soljenitsyne, avait, prophétiquement, mis le doigt : le déclin du courage (discours de Harvard, 1978). Ce déclin est d’autant plus dangereux lorsqu’on a affaire à un adversaire, pourtant prévisible, qui ne respecte que la force. Il est d’autant plus choquant au regard du courage dont auront fait preuve les combattants ukrainiens et les militants de la démocratie en Russie et en Biélorussie.
Renaud Denuit