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Bulletin Quotidien Europe N° 12751
REPÈRES / Repères

Slovénie, l’élève brillant qui régresse (2)

Le 30 septembre 2020, la Commission européenne dévoile son premier rapport sur l’État de droit dans l’UE (EUROPE 12571/5). Celui-ci pointe en Slovénie des insuffisances de ressources pour la Cour constitutionnelle, le Conseil judiciaire, le Conseil des procureurs, la Commission pour la prévention de la corruption, l’Agence des réseaux et services de communication. Selon l’Eurobaromètre, 77% des Slovènes jugent insuffisamment efficaces les efforts du gouvernement pour lutter contre la corruption. Le rapport signale aussi que « les journalistes sont fréquemment victimes de harcèlement ou de menaces en ligne, qui ne sont que rarement sanctionnés par le système de justice ». D’autres États membres sont traités plus durement.

Novembre est plus éclairant. Après avoir publiquement soutenu Trump, Janša est le seul dirigeant européen à ne pas reconnaître la défaite de son héros (le fait que l’épouse de celui-ci soit slovène aurait-il affecté son jugement ?) (EUROPE 12598/2). Plus fort : il se joint au chantage de la Hongrie et de la Pologne, qui mettent leur veto au Cadre financier pluriannuel 2021-2027 et au Plan de relance économique si le règlement sur la conditionnalité de l’État de droit n’est pas retiré (EUROPE 12604/3) ; ensuite, il se rétracte. En décembre, la Commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe appelle le Premier ministre slovène à revoir sa décision de suspendre le financement de l’agence de presse nationale, la STA. La guerre médiatique continue.

Une amélioration en vue en 2021 ? Que du contraire ! Le 5 mars, des eurodéputés auditionnent des journalistes et représentants de la société civile slovène, qui dénoncent l’affectation de l’argent public au financement de médias parallèles faisant la propagande du régime (EUROPE 12672/6). Le 26, Janša lui-même est l’invité du PE, en visioconférence. Au menu : la liberté des médias en Slovénie. Un exposé est attendu de lui, avant le jeu des questions et réponses. L’homme apparaît à l’écran, avec, à l’arrière-plan, des photos de manifestants réclamant sa démission. Il dit quelques mots, puis exige de pouvoir montrer, durant le reste de son temps de parole, une vidéo démontrant l’ampleur du complot de la gauche contre lui. La Présidente de séance refuse pour raisons techniques et de traduction. Janša se déconnecte, sans avoir écouté les questions des eurodéputés. Un clash inédit (EUROPE 12687/1).

À la levée du confinement, des milliers de Slovènes manifestent dans la capitale le 27 avril. Les documents dérangeants s’accumulent. Le rapport 2020/21 d’Amnesty International dénonce des traitements infligés aux demandeurs d’asile, la gestion de la pandémie aux dépens des personnes âgées, les arrestations et amendes élevées imposées aux manifestants. Reporters sans frontières déclasse la Slovénie quant au respect de la liberté des médias. Le mémorandum le plus complet est publié le 4 juin par le Conseil de l’Europe, rédigé par la Commissaire aux Droits de l’homme, Dunja Mijatović, au terme d’une enquête serrée, incluant les remarques du gouvernement. Un appel solennel y est lancé pour que les autorités mettent fin à la détérioration de liberté d’expression et de la liberté des médias (EUROPE 12734/26). Sont notamment soulignés le harcèlement sexiste contre les femmes journalistes, les actions hostiles aux médias de service public, les intimidations et procédures pénales visant la presse, la stigmatisation des activités de la société civile.

Par ailleurs, la constitution du Parquet européen embarrasse manifestement le chef de gouvernement. Né d’une coopération renforcée dans laquelle la Slovénie s’embarqua dès le début en 2017, alors que Janša n’était pas au pouvoir, le Parquet – bien que ses activités aient déjà démarré – n’a toujours pas de procureur délégué slovène. À deux reprises, la ministre de la Justice avait proposé des noms à son chef… en vain. Elle a donc démissionné le 27 mai. Au début de juin, la Commission a demandé une explication écrite sur les raisons de l’échec de la procédure de désignation et sur la faisabilité d’une nouvelle procédure totalement transparente (EUROPE 12735/5). Tout récemment, le 24 juin, le Parlement européen a sèchement critiqué le gouvernement slovène pour ce blocage méthodique (EUROPE 12748/17) tandis que le même jour, au Conseil européen, tous les dirigeants condamnaient Viktor Orbán pour son projet de loi anti-LGBTI – tous, à l’exception du Polonais et du Slovène (EUROPE 12748/1).

La société slovène est devenue très polarisée, le débat public a perdu toute sérénité. La base parlementaire du gouvernement s’effrite ; il a échappé de justesse à une motion de censure le 26 mai. Deux jours plus tard, 40 000 manifestants dénonçaient la dérive autoritaire du régime et la corruption. L’image internationale de la Slovénie en souffre. Celui qu’on surnomme le ‘Maréchal Twitto (100 tweets par jour en mars), devenu ouvertement eurosceptique, est parti sur une ligne peu favorable à une collaboration fructueuse avec ses partenaires européens, alors que la Slovénie exercera la Présidence du Conseil de l’UE dès le 1er juillet. Ce jour-là, selon une tradition bien établie, le Collège des commissaires se rendra à Ljubljana ; on peut espérer qu’il ne s’agira pas d’un rituel d’allégeance à celui qui méprise les ‘eurocrates’.

Le programme de la Présidence slovène, disponible sur son site Internet et qui tient en 4 pages, est assez général et sent le « service minimum ». Heureusement, le 10 juin, l’ambassadeur slovène auprès de l’UE a développé un « agenda exigeant » (EUROPE 12738/29), où l’on retrouve les plans pour la reprise, l’avenir de l’Agence européenne des médicaments, la nouvelle Autorité d’intervention en cas d’urgence sanitaire, le paquet climatique ‘ajustement à l’objectif 55’, la lutte contre le blanchiment d’argent et le terrorisme, la redevance numérique, le futur de Schengen, etc.

Normalement, les prochaines élections législatives slovènes devraient se tenir en juin 2022. Le gouvernement Janša aura intérêt à présenter un bilan convaincant, notamment sur le plan européen : on veut encore croire que, lors des votes au sein du Conseil, il ne s’alignera pas servilement sur la Pologne et la Hongrie. Quant au Parlement slovène, il a voté le 4 juin une loi reconnaissant désormais qu’un rapport sexuel sans consentement est un viol : une victoire pour les femmes, certes, et peut-être aussi le signe avant-coureur d’un sursaut plus général vers la modernité libre, alors que la gouvernance du moment rétropédale.

La région des Balkans – un sommet avec les pays des Balkans occidentaux aura lieu le 6 octobre en Slovénie – a besoin d’un modèle politique et moral ; la Slovénie le fut, elle peut le redevenir. Ce processus passera par un renouvellement de son engagement européen, dossier par dossier.

Renaud Denuit

Sommaire

REPÈRES
ÉCONOMIE - FINANCES - ENTREPRISES
RÉPONSE EUROPÉENNE À LA COVID-19
DROITS FONDAMENTAUX - SOCIÉTÉ
POLITIQUES SECTORIELLES
ACTION EXTÉRIEURE
SÉCURITÉ - DÉFENSE
CONSEIL DE L'EUROPE
INSTITUTIONNEL
BRÈVES