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Bulletin Quotidien Europe N° 12180
REPÈRES / RepÈres

Et si l’on en profitait pour réunifier l’Irlande ? (2)

Quelle est la situation actuelle en Irlande du Nord ? Démographiquement, les catholiques sont devenus presque aussi nombreux que les protestants, ce qui contraste avec le ratio du siècle dernier. De plus, le nombre d’habitants sans religion ou ne se sentant identifiés à aucune des grandes communautés ne cesse d’augmenter, spécialement parmi les jeunes.

Lors des dernières élections à l’Assemblée (2017), le DUP a perdu 10 sièges. Le bloc unioniste (4 partis, dont le DUP) a totalisé 40 élus, le bloc nationaliste (2 partis, dont le Sinn Féin) 39, les 3 autres partis (dont l’Alliance, nettement intercommunautaire) recueillant les 11 autres sièges. À la suite d’un scandale financier, auquel s’ajoutent des divergences sur le gaélique et le mariage pour tous, les deux grands partis – DUP et Sinn Féin – n’ont pas réussi à former le gouvernement. Depuis deux ans, la province est tenue par sa fonction publique et l’Assemblée ne se réunit même plus. Les successifs ministres de tutelle, membres du gouvernement de Sa Majesté, ont hésité sur l’attitude à prendre.

L’organisation d’un référendum est juridiquement possible, mais tout dépendra de la pression citoyenne, tandis que les partis politiques se chamaillent sur autre chose. Selon divers sondages, une majorité confortable pourrait se dégager en faveur de la réunification. Il sera intéressant d’observer le niveau de participation à la grande conférence ‘Civic nationalism’ qui aura lieu ce samedi 26 janvier à Belfast. Les organisateurs, regroupés au sein du mouvement ‘Ireland’s Future’, n’ont pas l’intention de créer un nouveau parti, mais ils tentent de fédérer les leaders politiques favorables à une consultation populaire. Or, une telle consultation « à propos de la frontière » est autorisée par l’Accord de 1998. Le ministre de tutelle doit même l’organiser s’il s’avère incontestable qu’une majorité serait en faveur de sa suppression. Le vote devrait avoir lieu d’abord en Irlande du Nord, ensuite dans la République, une majorité étant évidemment nécessaire des deux côtés. 

Par ailleurs, lors de sa réunion du 29 avril 2017 consacrée à la négociation sur le Brexit, le Conseil européen a signifié qu’en cas de réunification, le ‘nouveau pays’ ainsi constitué serait immédiatement membre de l’UE, comme le fut l’Allemagne réunifiée (EUROPE 11778). Il va sans dire que l’euro serait donc utilisé dans l’ancienne Irlande du Nord, puisque la République fait partie de la zone. 

Pour sa part, autant le gouvernement de Dublin a joué de son influence au sein des Vingt-sept à propos du ‘filet de sécurité’ destiné à éviter le retour d’une frontière physique entre l’Irlande et l’Irlande du Nord, autant il se garde de toute proactivité en vue d’une réunification, étant lié par l’accord du Vendredi saint. Cette attitude ‘zen’ paraît appropriée aux yeux de certains commentateurs, surtout ceux qui, constatant l’impuissance de la classe politique du grand voisin, pensent que le Brexit n’aura finalement pas lieu - ou alors, dans une version très édulcorée. 

Tout repose donc dans les mains de la société civile nord-irlandaise, de l’ampleur et de la rapidité de sa mobilisation, de sa capacité à comprendre que la fenêtre d’opportunité se situe avant le Brexit plutôt qu’après. 

Au demeurant, il faut observer que, au-delà des ‘frontaliers’, tous les citoyens des deux Irlandes ont déjà beaucoup de choses en commun : citoyenneté européenne, bilinguisme partagé, folklore, mythologies, gastronomie, organisation de certains sports (rugby, football gaélique…), sans parler du maillage économique et des liens familiaux et sociaux.

La plus grande difficulté résidera sans doute dans le coût de l’opération, vu la différence de niveaux de vie entre les deux entités. La province perdrait sans doute ses subventions britanniques et la République quelques points de PIB. Un fonds européen de transition s’imposera vraisemblablement, mais le défi s’annonce moins important que l’absorption de la RDA par la République fédérale d’Allemagne. 

Si elle se fait, la réunification pourrait permettre le maintien, au moins durant une période, des institutions de la province ; elle devrait en tout cas, de façon durable, donner des garanties solides à la désormais minorité protestante, y compris dans la gouvernance nationale. 

Le raisonnement actuellement dominant conçoit le Brexit comme un préalable à une éventuelle consultation des Irlandais du Nord sur la frontière et la réunification. Or, c’est l’inverse qui est vrai : la réunification irlandaise constitue désormais un prérequis pour débloquer la situation et donner de l’effectivité à un Brexit acceptable et ordonné. C’est chaque jour de plus en plus vrai, à mesure que la pataugeoire de Westminster se révèle dans toute sa profondeur.

Par conséquent, s’il est une raison valable de demander un report de la date fatidique du 29 mars, c’est bien le temps, court mais nécessaire, d’organiser un référendum, non pas au Royaume-Uni, mais en Irlande du Nord. Et cela, le Conseil européen ne pourra jamais le refuser. 

Le lexique récent du management et de la recherche encourage ce qui est disruptif, transgressif, ‘out of the box’. Et cette démarche, quand les circonstances le justifient, les observateurs, à l’inverse des diplomates, peuvent se l’autoriser aussi, noir sur blanc. La clé du Brexit ne se trouve plus à Londres ou à Bruxelles, mais désormais à Belfast, à Derry, dans toute cette zone mal traitée, où peut-être, des femmes et des hommes se lèveront. 

Renaud Denuit

Voir le premier volet de l’édito : EUROPE 12179

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