*** HENRI PAUL : Roumanie. Au carrefour des empires. Editions Nevicata (42 av. du Général de Gaulle, B-1050 Bruxelles. Tél. : (32-2) 647 83 78 – Internet : http://www.editionsnevicata.be ). Collection « L’âme des peuples ». 2018, 82 p.. ISBN : 978-2-87523-127-7.
« La Roumanie, dès le premier jour de son adhésion, a su se placer à la tête de l'intégration européenne », a déclaré le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, le 23 octobre 2018, devant le chef d’Etat roumain, Klaus Iohannis, qui s’apprêtait à présenter sa vision de l’Union aux eurodéputés. Bien que la Roumanie s’apprêtait à prendre la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne en janvier, M. Iohannis a vu le débat se cristalliser inévitablement sur l’atmosphère politique délétère qui règne à Bucarest et les attaques du gouvernement social-démocrate, avec lequel il est en conflit ouvert, contre les valeurs européennes. De quoi laisser penser que le pouvoir roumain, tombé sous le joug de la gauche populiste, a perdu de son zèle européen et ne feint plus d’être l’élève modèle de l’Union, vanté par M. Juncker. Les projecteurs restent plus que jamais braqués sur ce pays, pressenti comme le nouveau casse-tête européen, aux côtés de la Hongrie et de la Pologne, ces jeunes démocraties en tourmente. Sous la plume de l’ancien ambassadeur de France en Roumanie Henri Paul, cet ouvrage vient à point nommé lever un coin de voile sur ce pays, « où les espoirs soulevés par le postcommunisme se sont évanouis devant un pouvoir confisqué par une classe supérieure sans scrupule ni culture obsédé par l’enrichissement personnel ».
A travers le regard, parfois naïf mais curieux et richement documenté d’un « outsider », catapulté à Bucarest en 2007 lorsque la Roumanie poussait les portes de l’Union, l’ouvrage dévoile les traditions culinaires, les bijoux architecturaux, la beauté et l’authenticité de la nature sauvage, comme celle du Delta du Danube, essayant de disséquer l’âme des Roumains à la lumière de leur histoire et de leur géographie. Situé « au carrefour d’empires morts », comme celui ottoman, l’Autriche-Hongrie des Habsbourg ou encore la vieille Russie tsariste, ce pays a toujours eu un pied coincé dans les Balkans, mais le regard tourné vers l’Occident. Le roumain, la seule langue d’origine latine de la région, qui arbore néanmoins des sonorités slaves, « témoigne à elle-seule la complexité de l’identité de ce peuple ». La Roumanie présente « un profond tropisme européen », résume Henri Paul. Ce même si, comme l’explique l’éminent historien Vintila Mihailescu – dans l’un des trois entretiens figurant à la fin du livre –, elle a connu « deux européanisations, deux séries de désillusions ». Une première au XIXe siècle, lorsque la ruée de l’élite intellectuelle roumaine vers les grandes capitales européennes – comme Paris qui « attire comme un aimant les citoyens bien nés » – n’est pas parvenue à faire des Roumains « des Français et des Allemands de pure laine », mais seulement à nourrir leurs complexes. Au lendemain de la chute du communisme, les Roumains ont de nouveau adopté « l’Occident à tout crin », persuadés, « cette fois encore », qu’ils allaient se développer, avant que ces complexes reviennent au galop. Et fassent naître par exemple la grotesque et gigantesque cathédrale orthodoxe du Salut du peuple, « une Sagrada Familia à la mode roumaine, mais sans Gaudi et sans génie », que le pouvoir a choisi de placer dans la cour du Parlement.
Pourtant, ce tropisme européen persiste. Il est alimenté par la diaspora de près de trois millions d’individus, enviés et sans doute bientôt rejoints par bien des jeunes restés dans un pays avec lequel ils n’associent pas leur avenir – et qui vivent ainsi le mythe de Sisyphe, comme le résume dans un autre entretien l’historien Lucian Boia. La Roumanie est aussi « l’histoire d’une longue patience ». Celle d’un peuple qui a longtemps dû courber l’échine devant Ceausescu, le plus autoritaire des dictateurs de l’Europe de l’Est, dont le régime a alimenté la maladie de la Roumanie : la corruption, adoptée jadis comme mécanisme de survie, vécue aujourd’hui comme une épidémie mortelle de la démocratie. Il s’avère que la mort sanglante du Conducator, diffusée à la télévision, n’était finalement que « la mise en scène d’un brutal changement de régime », le vrai basculement politique étant, lui, loin d’être achevé. Les Roumains patientent donc encore et encore, rien que pour le plaisir de voir les corrompus s’agiter comme des animaux en cage. Là où les autorités se lassent de rendre compte publiquement et tous les six mois de leur progrès dans la lutte contre la corruption, « les citoyens voient dans l’Union européenne un puissant levier contre leur propre classe politique dont il se méfient ». Avec l’idée que l’Union européenne pourrait faire obstacle à cette gangrène, les Roumains « persistent à croire en l’Europe au moment où les désillusions se manifestent un peu partout », sans doute la raison principale de l’échec du Parti social-démocrate à entraîner la Roumanie dans les sillons des eurosceptiques.
Maria Udrescu
*** KOSTAS KOSTIS : Les enfants gâtés de l'histoire. La formation de l’Etat grec moderne du 18ème au 21ème siècle. Editions Patakis (38 Panayi Tsaldari, GR-10437 Athènes. Tél. : (30-210) 3650000 – fax : 3811940 – Courriel : bookstore@patakis.gr – Internet : http://www.patakis.gr ). Collection « Sciences sociales et politiques ». 2018, 946 p., 29 €. ISBN 978-960-16-7814-6.
L'axe principal autour duquel ce livre est construit est la transformation d'une petite province de l'Empire ottoman en un Etat européen moderne. À certains égards, estime le Pr. Costas Costis qui enseigne l’histoire économique et sociale à la Faculté d’économie de l’Université d’Athènes, les problèmes qui se sont posés pendant la formation de l'État grec moderne pourraient être assimilables à ceux qui sont actuellement rencontrés dans les efforts du monde occidental pour imposer son modèle politique et culturel dans des sociétés étrangères, certaines d’entre-elles y étant hostiles.
La différence est toutefois que les Grecs des 19ème et 20ème siècles étaient chrétiens alors que les sociétés occidentales seraient plutôt en cours d'expérimentations musulmanes, sans compter que l’apport civilisationnel des uns dans l’édification de l’Etat moderne n’est pas fatalement équivalent à celui des autres.
En outre, avance celui qui a occupé la chaire d'études pour la Grèce moderne et contemporaine à l'Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris, il importe de se souvenir aussi que le christianisme des Grecs n'a jamais cessé de représenter le schisme, une particularité par rapport aux attitudes occidentales qui n’a pas toujours suscité la sympathie et encore moins la compréhension. Il n’en demeure pas moins que le sujet du livre est la Grèce et que, qu’on le veuille ou non, les Grecs ont toujours été de facto associés à ce que les Européens de l'Ouest considèrent comme les fondements de leur culture.
Le traitement amical dont les populations grecques ont bénéficié lorsqu’elles se sont rebellées contre l'Empire ottoman s’explique dès lors peut-être moins par une appartenance commune au christianisme que par une connexion à un passé dans lequel l'Europe voit les racines de sa propre identité. C’est à ce titre, conclut l’auteur, que les Grecs se sont vu décerner par les Européens, au XIXème siècle, la réputation d’être des « enfants gâtés de l'histoire », un statut qui, aux yeux des partenaires d’Athènes, reste pertinent aujourd’hui… (AKa)
*** Il Federalista. Rivista di politica. Edif (8 Villa Glori, I-27100 Pavia. Internet : http://www.ilfederalista.eu ). 2018, n° 1, 78 p.. Abonnement annuel : 25 € (Europe), 30 € (étranger).
Ce numéro de la publication liée au Movimento Federalista Europeo consacre son éditorial à la crise qui, pour l’Europe de Maastricht, celle du mariage entre le communautaire et l’intergouvernemental, conduit inexorablement à son « agonie », tant il est vrai que « les ennemis de l’unité européenne », les populistes et les nationalistes, sont désormais à la fois hors (Trump, Poutine…) et à l’intérieur de l’Union. Voilà qui donne raison à Altiero Spinelli qui, dans le Manifeste de Ventotene, avait pressé les forces politiques de ne pas permettre que « la lave incandescente des passions populaires puisse se solidifier à nouveau dans l’ancien moule » et conduise aux mêmes absurdités meurtrières. Oubliant que le Traité de Maastricht était un « modèle provisoire », les Etats membres n’en ont pas tenu compte, « laissant encore la politique et la légitimation démocratique » à leur seul niveau, ce qui suscite le profond désamour actuel entre l’Europe et ses citoyens. Tout le propos de l’éditorialiste vise, dès lors, à convaincre que l’unique antidote est de « construire une souveraineté européenne » en créant sans plus tarder un « mécanisme décisionnel qui ne soit plus l’otage des Etats membres », ce qui doit être, conclut-il, « un devoir moral pour tous les démocrates ». A noter aussi, dans ce numéro, cette question on ne peut plus pertinente posée par Franco Spoltore : « Qui est souverain à l’ère de l’interdépendance globale ? ». (MT)
*** The Federalist Debate, Papers on federalism in Europe and the World, The Einstein Center for International Studies (26 via Schina, I-10144 Toronto, Tél/fax : (+39-011) 4732843 - Courriel : info@federalist-debate.org - Internet : http://www.federalist-debate.org ). 2018, n°2, 64 p.. Abonnement annuel 15 € / Internet : 8 €
« Il y a un seul acteur politique dans le monde capable de promouvoir la recherche d’une coexistence pacifique dans le Moyen orient - l’UE - si elle apprend à parler d’une seule voix », constate Lucio Levi, critiquant la politique menée par le président américain Donald Trump en Syrie, dans l’éditorial qui ouvre le numéro de juillet 2018 de The Federalist debate. Le politologue rejoint d’ailleurs la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini qui estime que seule l’Union peut pousser le monde à abandonner la mentalité de confrontation à la faveur de la coopération. La revue ne manque pas de se pencher également sur les défis internes à l’Union, comme son manque de pouvoirs souverains, la nécessité de doter la zone euro d’une nouvelle architecture ou encore les élections européennes et la question des listes transnationales. Paolo Ponzano, ancien conseiller du secrétariat général de la Commission, défend ensuite l’idée d’un Plan Marshall européen pour l’Afrique, rappelant l’adage romain tua res agitur paries cum proximus ardet (Votre intérêt est en jeu, quand la maison du voisin brûle), tandis que l’eurodéputée Marie-Christine Vergiat plaide pour une autre rhétorique migratoire européenne, critiquant la tendance anachronique de l’UE à « se transformer en bunker ». Parmi une panoplie d’autres sujets, « The Federalist debate » aborde également le elephant in the room de l’échec de la réforme du Conseil de sécurité de l’Onu, rappelle la Convention du Génocide, peu utilisée mais si pertinente pour le sort réservé aux Rohingyas au Myanmar, et se demande si « nous pouvons nous unir pour la paix », à l’heure où le « génie de l’universalité des droits humains est déjà sorti de la lampe et ne peut plus y être renfermé ». (MU)
*** MICHEL FAUQUIER : Une histoire de l’Europe. Aux sources du monde. Editions du Rocher (28 rue Compte Félix Gastaldi, BP 521 - 98015 Monaco. Tél. : (377) 99996717 – Internet : http://www.editionsdurocher.fr ). 2018, 747 p.. ISBN : 978-2-268-09636-0.
Avec cet ouvrage, le professeur de chaire supérieure Michel Fauquier propose de revenir aux « Sources de notre monde », racontant sur plus de 700 pages ce qui a fait l’Europe depuis son émergence. A l’heure où elle « traverse une crise sans précédent », cet exercice serait utile, à l’n croire, pour retrouver les fondements et le sens de la construction européenne. Si ce n’est que ce livre semble revêtir une tendance eurosceptique – l’auteur présente « la structure européenne » comme « sans histoire ni géographie, déconnectée des peuples qu’elle tient pour des masses imbéciles » –, tendance qui s’accompagne d’un regard ultrareligieux sur onze « nœuds » de l’histoire, soit onze moments « où l’Europe s’est engagée dans une direction nouvelle ». Il est intéressant d’apprendre, par exemple, que l’Europe et l’Orient commencèrent à se distinguer, du moins mentalement, un matin d’août 480, quand « une infime partie de la minuscule Grèce s’est dressée face au géant perse », premier ‘nœud’ de l’ouvrage. Mais l’auteur chante les louanges du Moyen-Age, là où « la sève du christianisme (...) a nourri une civilisation originale qui marque encore la conscience européenne », vilipendant ceux qui considèrent cette époque comme une ombre de l’histoire. Cet éloge ne serait pas critiquable en soi s’il ne contrastait pas avec la description du monde moderne, surnommée « l’époque de désenchantement », qui aurait eu « la prétention de reconstruire le monde en le mettant sous l’empire de la seule raison humaine ». Dans l’histoire de Michel Fauquier, les Lumières ne seraient pas des philosophes, mais une « formidable réussite médiatique » et l’origine de bien des maux de ce monde. Est cité à ce titre le pape Jean Paul II, déclarant que « les Lumières n’ont pas seulement produit les atrocités de la révolution française”. Dans son épilogue, l’auteur s’attaque à l’architecture du Parlement de Strasbourg qui, en voulant exprimer l’ouverture et la transparence, ferait « penser à une plaisanterie quand on sait ce que la majorité des Européens pensent des institutions » de l’Union. La prétention de considérer cette opinion prédominante se passe de la réalité des chiffres : selon le dernier Eurobaromètre, seuls 21% des citoyens ont une image négative du Parlement européen. Elle sème du coup le doute quant à l’objectivité de cet ouvrage, en apparence richement documenté. (MU)