Le sommet de Varna entre les présidents de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, du Conseil européen, Donald Tusk, le Premier ministre bulgare, Boïko Borissov, et le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n’a pas permis de véritables progrès dans les relations UE-Turquie, mais a mis en lumière, une nouvelle fois, les divergences entre les deux parties.
« Si vous demandez si nous avons trouvé des solutions ou des compromis, la réponse est non », a résumé M. Tusk à la presse. M. Juncker a décrit la rencontre comme « un sommet de sentiments mitigés, mais pas de messages mitigés ». Et s'il a estimé que les deux parties faisaient une « erreur colossale » à ne décrire que leurs divergences devant les opinions publiques, les Européens et M. Erdogan ne se sont pas privés, devant la presse, de faire état de leurs désaccords.
Le président turc a ainsi rappelé que son pays était candidat à l’UE depuis 1993. « Et nous sommes toujours candidats, donc nous aimerions avancer plus rapidement vers l’adhésion », a-t-il expliqué. Les négociations, déjà compliquées, sont à l'arrêt en raison des violations des droits de l’homme en Turquie, à la suite de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. « Je suis contre cette idée simple, superficielle, parfois démagogique et populiste que nous rompions les négociations avec la Turquie », a souligné M. Juncker, appelant à la poursuite des efforts des deux côtés.
M. Tusk a rappelé que, si l'UE comprenait « la nécessité pour la Turquie de gérer efficacement sa sécurité après la tentative de coup d'État et les attaques terroristes », elle était préoccupée par le fait que « certaines des méthodes utilisées portent atteinte aux libertés fondamentales et à l'État de droit ». Selon lui, seuls des progrès en termes d’État de droit « permettraient d’améliorer les relations UE/Turquie, y compris les négociations d’adhésion ». Pour M. Juncker, les institutions turques sont désormais assez fortes pour que l’état d’urgence soit levé. M. Erdogan a estimé quant à lui que son pays respectait les droits de l’homme et qu’il allait continuer de lutter contre le terrorisme « aussi longtemps que la menace existerait ».
Le président turc a d’ailleurs rappelé les efforts de son pays dans la lutte contre le terrorisme. L’UE et la Turquie ont une bonne coopération dans ce domaine. Pour preuve, M. Tusk a annoncé que les deux parties voulaient élargir leur coopération sur les combattants terroristes étrangers. « La lutte contre le terrorisme est notre devoir commun (…). Ce n’est qu’en unissant nos forces que nous parviendrons à mener le combat contre ce terrible fléau », a expliqué M. Juncker.
Mais l’UE s’inquiète de la loi turque sur le terrorisme, très large, et des actions en cours de la Turquie en Syrie, à Afrin. « La Turquie combat le terrorisme sur son territoire et au-delà (…) cela contribue à la sécurité des citoyens, en Turquie, en Syrie, mais aussi en Europe. La lutte contre le terrorisme ne devrait pas être quelque chose qui provoque des critiques infondées », a estimé M. Erdogan. « L'escalade de la violence (…) dans une situation déjà tragique et instable doit être évitée », lui a répondu M. Tusk, rappelant la responsabilité de la Turquie d'assurer la protection des civils. Pour M. Juncker cette intervention doit se faire « en conformité avec le droit international ».
L'UE et la Turquie sont aussi de proches partenaires dans le domaine de la migration et du soutien aux réfugiés. M. Juncker a rappelé qu’à la suite de la déclaration sur la migration du 18 mars 2016, les arrivées depuis la Turquie avaient baissé de 97 %, mais s'est opposé à M. Erdogan en ce qui concerne le soutien financier apporté par l’UE. Pour le président de la Commission, l’UE a honoré ses engagements d’apporter les 3 milliards d'euros convenus. « Jusqu’à maintenant, nous avons reçu 1,8 milliard. Nous espérons que la seconde tranche de 3 milliards nous sera aussi transférée pour que nous puissions prendre toutes les mesures nécessaires pour améliorer les conditions des réfugiés », a répondu le président turc.
La Commission a lancé, le 14 mars, le processus pour mobiliser la seconde tranche de 3 milliards. « Je voudrais que les États membres se joignent à cet effort », a prévenu Jean-Claude Juncker. Deux milliards proviennent directement des États membres dont certains semblent peu enclins à remettre la main à la poche.
M. Erdogan est revenu sur d’autres promesses de l’UE dans le cadre de la déclaration sur la migration : la libéralisation des visas et la modernisation de l’Union douanière, deux sujets non mentionnés par l'UE. La Turquie a annoncé, début février, avoir rempli les 72 critères nécessaires à la libéralisation des visas et M. Erdogan a demandé à l’UE « de travailler pour finaliser (le processus) aussi vite que possible ». « Cela ne devrait pas demeurer une question ouverte, car les Turcs ne devraient pas perdre leur confiance (faith) dans l’UE », a-t-il justifié. Le président turc a aussi espéré que les discussions sur la modernisation de l’Union douanière commencent « aussi vite que possible ». Plusieurs États membres sont réticents à mener actuellement ces discussions.
Dernières tensions en date : les récentes actions turques en Méditerranée orientale et en mer Égée. « De bonnes relations bilatérales avec les États membres constituent un engagement important dans le processus d'adhésion », a rappelé M. Tusk. « L'UE reste unie derrière la République de Chypre concernant son droit d'explorer et d'exploiter ses ressources naturelles dans sa zone économique exclusive », a-t-il prévenu. M. Erdogan a prié les États membres d’agir « de manière juste et que le mécanisme de décision pour explorer et évaluer les ressources naturelles dans le territoire de Chypre et autour respecte le droit international ».
M. Juncker a, lui, insisté sur le sort de deux militaires grecs actuellement détenus en Turquie, espérant que le problème sera réglé « d’une façon qui nous parait souhaitable » d’ici la fête de Pâques grecque, soit le 8 avril.
Nouveau sommet en juin
Les parties se sont engagées à poursuivre leur dialogue. « Entre partenaires stratégiques, nous devons savoir maintenir en permanence un dialogue ouvert et franc afin d’approfondir ce qui nous rapproche et de résoudre ce qui nous divise », a expliqué M. Juncker. « Les deux parties doivent travailler plus activement et discuter de ce qu’il faut faire pour améliorer nos relations », a confirmé M. Erdogan. « Nous sommes convenus que le dialogue doit continuer, dans des circonstances très difficiles, avec des problèmes objectifs et une sorte de conflit d’intérêts et de visions », a ajouté M. Tusk.
Pour concrètement continuer le dialogue, M. Borissov a annoncé la tenue d’un autre sommet du même type d’ici fin juin. « J’espère que nous pourrons nous rencontrer une nouvelle fois en juin et clarifier les choses, sujet par sujet », a-t-il expliqué. (Camille-Cerise Gessant)