Il est lassant d’avoir sans cesse à se demander si les princes qui dirigent l’Europe, c’est-à-dire les chefs d’État ou de gouvernement et tous leurs commensaux ministériels, ne font pas inlassablement le lit des populistes et autres extrémistes. Cette fois, c’est l’Italie qui y oblige (EUROPE 11974).
Qu’on se comprenne bien : l’Italie a une classe politique qui n’a de leçon à recevoir de personne en matière de gouvernance instable et bancale. Que, là comme ailleurs, le phénomène du ‘dégagisme’ ait pu jouer va de soi. Quelle pouvait être, par exemple, la crédibilité d’une formation politique conduite par un octogénaire frappé d’inéligibilité ? N’en déplaise au Parti populaire européen qui, comme le rappelait Mario Monti, a cru bon de voir en Berlusconi « le rempart ultime contre le populisme » (Le Monde, 2 mars), il s’agissait d’une corde tendue pour se faire pendre...
Non, comme l’a fort justement observé un ancien député européen écologiste de nationalité belge, François Roelants du Vivier, les dirigeants européens doivent désormais apprendre à vivre avec « une Italie différente, un pays qui a décidé de prendre sa revanche sur une classe politique (‘la casta’) honnie à un point inimaginable en raison de sa corruption, de son népotisme et de son inefficacité patente » (Facebook, 5 mars). Voilà qui méritait d’être dit... mais qui, pour autant, ne dédouane pas ‘l’Europe’ de toute responsabilité : « battons notre coulpe », a ajouté cet ‘ancien’ en observant que « l’égoïsme du nord de l’Europe » venait, par la même occasion, de recevoir « hélas sa monnaie de retour ».
Tout le monde s’accorde pour admettre que le succès des partis ‘antisystème’ que sont la Ligue et le Mouvement 5 Étoiles réside pour une bonne part dans le lamentable naufrage de la solidarité européenne envers l’Italie – sans oublier la Grèce... – lors de l’afflux de réfugiés qu’elle subissait. « Nous n’avons pas voulu traiter le problème migratoire à un niveau européen dès qu’il s’est posé », a commenté le parlementaire européen Alain Lamassoure, cet ancien ministre français des Affaires européennes précisant aussitôt que, « si les Européens ont une responsabilité dans les malheurs de l’Italie, elle est à chercher dans l’égoïsme non pas de ‘Bruxelles’ et des institutions, mais des grands partenaires européens de Rome, et en premier lieu de la France et de l’Allemagne » (La Croix, 6 mars). On ne peut admettre plus ouvertement que la faute incombe aux dirigeants nationaux...
Arrivés à ce point, il serait tentant de ne pointer un doigt accusateur que vers Viktor Orbán et tous ceux qui, dans la région, se cachent derrière lui pour fermer la porte à une répartition équitable des réfugiés. Ce serait fondé, mais superficiel. Le problème est plus profond, beaucoup plus complexe politiquement, ainsi qu’en témoigne cette question relative au Corps européen de gardes-frontières que pose Alain Lamassoure : « Si nous souhaitons vraiment que celui-ci soit efficace, sommes-nous prêts, nous, Français, à affecter au niveau européen la totalité de nos douaniers et la plus grande partie de nos policiers des frontières ? » Quels seraient les pays disposés à s’engager en ce sens sans perdre de temps ? Poser la question, c’est évidemment y répondre...
La réponse est que le Conseil européen ne construit pas l’Europe, il se contente de la gérer à la petite semaine, à peine réduite aux acquis ou à peu près. Il la gère en multipliant les comptes d’apothicaire qui n’ont pour but que de préserver les intérêts nationaux – ou, du moins, ce qui s’y apparente à court terme. C’est cette Europe-là qui, au nom de la rigueur érigée en veau d’or, asphyxie de plus en plus d’Européens, propage le sentiment que l’avenir réservé à leurs enfants sera moins bon que ce qu’ils ont vécu, les plonge dans un état d’impuissance face à des décisions qui leur échappent.
Active au sein du Centre Wilfried Martens d’études européennes, la chercheuse Margherita Movarelli dit vrai lorsqu’elle explique ainsi que beaucoup de ceux qui, en Italie comme ailleurs, expriment désormais un vote de protestation appartiennent à ce qu’on appelait ‘l’électorat modéré’ : « Des ménages de la classe moyenne, des entrepreneurs, mais aussi des ouvriers, des chômeurs d’âges et de statuts différents et des jeunes privés d’opportunités dans un pays qui, malheureusement, semble de moins en moins avoir à offrir. En termes simples, ce sont des gens ordinaires. Ils se sentent trahis et sont déçus par les partis pour lesquels ils votaient traditionnellement et espèrent voir leurs conditions s’améliorer » (Wilfried Martens Centre, 7 mars).
Dès lors, force est de constater que notre confrère Pierre Haski dit vrai aussi lorsqu’il juge que, « une fois de plus, ce ne sont pas les populistes qui sont forts, mais leurs adversaires qui sont faibles, à la fois usés par leur incapacité à adapter leurs pays aux vents agités de la mondialisation, et à redonner de l’espoir dans un monde inquiétant » (http://www.nouvelobs.com , 5 mars). Or, les membres du Conseil européen ne sont-ils pas les têtes d’affiche des partis qui, par leurs actions dans les États membres, accroissent le capital de défiance citoyenne dont se nourrissent les partis ‘antisystème’ ? Ne sont-ils pas surtout les dirigeants qui, sans souffrir du plus élémentaire contrôle démocratique dans la plupart des cas au plan européen, imposent à l’Union et, à travers elle, aux États membres un carcan rigide qui rend le projet européen insupportable aux yeux de plus en plus de citoyens ?
Le paradoxe, c’est que se crée ainsi par défaut, comme l’observe Henri Lastenouse, secrétaire général de ‘Sauvons l’Europe’, un paysage politique vraiment européen : « Élection après élection, nous constatons, à défaut d’un espace démocratique unifié, qu’il existe bien des courants d’opinion publique transeuropéens. En effet, même si elles s’expriment au travers de silos nationaux, à des dates et selon des modalités différentes, les thématiques et les dynamiques politiques à l’œuvre au sein de chaque État membre sont éminemment similaires. Sans que cela nous mène forcément vers un monde meilleur, car cette nouvelle tectonique démocratique voit comme une ritournelle s’opposer l’Europe et les populismes. »
Combien de temps les citoyens, la société civile européenne désireuse de sortir le projet européen du mauvais pas où le Conseil européen l’a engagé et le maintient, laisseront-ils faire encore ?
Il est temps de réagir et de montrer très clairement que l’amalgame entre formations populistes et partis qui souhaitent seulement concevoir différemment l’intégration européenne n’est plus de saison. Faute de quoi, de manière irrépressible, les forces extrémistes et nationalistes les plus malignes l’emporteront.
Michel Theys