Strasbourg, 20/07/2004 (Agence Europe) - Le socialiste espagnol Josep Borrell Fontelles a été élu, mardi à Strasbourg, président du Parlement européen (pour la première moitié de la législature) au premier tour, avec 388 voix alors qu'il lui en fallait 324. Le libéral polonais Bronislaw Geremek a obtenu 208 voix et le communiste français Francis Wurtz, 51. En annonçant le résultat, le doyen d'âge, Giovanni Berlinguer, a constaté que M. Borrell avait rassemblé non seulement la majorité absolue des suffrages exprimés (ce qui est nécessaire pour être élu au premier, deuxième et troisième tour), mais aussi (ce qui n'était pas nécessaire) la majorité absolue des membres du Parlement . 700 députés ont participé au vote, 53 bulletins étaient nuls ou blancs: les suffrages exprimés étaient donc 647, et la majorité requise 324 voix. Durant le bref débat qui a suivi l'élection, des regrets et des critiques ont été formulés encore une fois à propos des accords entre les deux principaux groupes politiques -PPE-DE et PSE- pour se répartir les postes, accords que Hans-Pöttering a justifiés par la nécessité d'assurer la « stabilité » au Parlement (voir plus loin, ainsi que nouvelle séparée sur la conférence de presse de M. Borrell).
M. Borrell décrit son parcours européen - Pour M. Geremek, le Parlement doit être un « lieu
de débat stratégique » - M. Wurtz: « en finir avec les identités brouillées »
Avant le vote, les trois candidats avaient brièvement expliqué leur motivation.
Je viens d'une génération d'Espagnols qui, « l'Europe à l'horizon », ont connu la transition vers la démocratie et se sont engagés très jeunes en politique, a affirmé Josep Borrell, qui a rappelé avoir été syndicaliste, député pendant 18 ans (dont 5 comme président de la commission des affaires européennes) et ministre ou secrétaire d'Etat pendant 12 ans (en jouant ce rôle au Conseil de l'UE, j'ai « perdu des batailles gagnées ensuite par le Parlement européen, qui a une vision de l'Europe plus proche des citoyens », a-t-il reconnu. L'Europe est pour moi « plus qu'une expérience politique, elle est un projet vital », et « je me sens autant Européen qu'Espagnol ou catalan », a-t-il ajouté. Parmi les défis pour le président de ce Parlement, M. Borrell a cité la nécessité de bien gérer les travaux dans « un contexte linguistique complexe ».
Quant à Bronislaw Geremek, il a rappelé le rôle joué par Solidarnosc dans le mouvement qui a enfin mené à la réunification de l'Europe. Vous savez qui je suis, vous connaissez ma vie, a-t-il dit à ses collègues, en constatant qu'il a des amis dans toutes les familles politiques du Parlement européen. En citant Martin Luther King pour qui « il n'y a pas de politique sans rêve », M.Geremek a lancé: « Je suis venu ici avec ce rêve de l'Europe », je voudrais que ce Parlement soit « un lieu de débat stratégique sur l'avenir de l'Europe »¸ je voudrais que cette « superbe institution d'une des plus grandes démocraties du monde » joue un rôle politique.
Francis Wurtz, président du groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique, a annoncé d'emblée: ma candidature, lors de ce premier tour « hautement symbolique », vise uniquement à « en finir avec les identités brouillées » qu'entraînent les accords entre gauche et droite, qu'il s'agisse d'appliquer des politiques libérales en Europe ou d'appuyer (comme Blair et Aznar) le président Bush dans son « aventure guerrière en Irak ». En fustigeant l'alliance « contre nature » PPE-PSE, M.Wurtz a aussi expliqué pourquoi son groupe ne pouvait pas voter pour M.Geremek: à cause de ses options « très orthodoxes » en matière économique et sociale, mais surtout pour sa position sur la guerre en Irak. Le clivage droite/gauche est moins important que celui entre ceux qui sont pour ou contre la guerre, s'est exclamé M.Wurtz, en rappelant qu'il avait proposé pour le Prix Sakharov du PE « un libéral, Hans Blix », pour ses efforts pour essayer d'éviter le conflit irakien.
MM. Borrell et Prodi soulignent le rôle crucial du Parlement dans le processus de ratification de
la Constitution - M.Borrell présentera la « vision stratégique » de sa présidence en septembre
Dans son discours de remerciement, Josep Borrell a tenu à rendre hommage à son prédécesseur Pat Cox, notamment pour les efforts déployés afin de « sortir l'Union de sa dérive intergouvernementale ». Josep Borrell, qui a été un conventionnel très actif, a noté que, pendant « ces deux années et demie décisives », le Parlement européen devra accompagner le processus de ratification du traité constitutionnel, notamment dans les pays qui tiendront des référendums. Quant à sa propre « vision stratégique » pour ce début de législature, M.Borrell a annoncé qu'il la présentera seulement après les vacances estivales, afin notamment d'en discuter avec les vice-présidents du PE et les présidents des groupes politiques. Mais il a d'ores et déjà constaté que l'une de ses premières tâches sera celle de nouer une relation de travail avec la nouvelle Commission européenne. Perspectives financières, évolution du Pate de stabilité, futurs élargissements, nouveaux pouvoirs législatifs du Parlement européen et relations avec les parlements nationaux et l'Assemblée euroméditerranéenne: voici les principaux thèmes esquissés par M.Borrell, qui a aussi relevé les défis internationaux et en particulier la « situation dramatique au Proche-Orient ».
Le président de la Commission européenne Romano Prodi a tenu à rappeler lui aussi l'importance de l'alliance entre la Commission et le Parlement: ils devront, « ensemble », donner un élan au débat sur la Constitution européenne et jouer un rôle en faveur de sa ratification, a-t-il insisté.
Au cours du bref débat , la plupart des députés intervenus ont voulu rendre hommage à Bronislaw Geremek et exprimer leur fierté de l'avoir parmi eux. C'est ce qu'a fait le président du groupe PPE-DE Hans-Gert Pöttering qui, par ailleurs, a justifié une fois de plus l'accord entre son groupe et le PSE: c'est « tout à fait normal » qu'on essaye de bâtir des majorités afin d'assurer la « stabilité » de l'institution, s'est-il écrié, en notant que cette stabilité sera aussi garantie par la confirmation du nouveau président de la Commission, jeudi (là, la coprésidente du groupe des Verts/ALE Monica Frassoni s'est inquiétée: est-ce qu'un oui socialiste au président Barroso fait aussi partie de votre arrangement ?). M. Pöttering a rappelé que son groupe avait, lors de la période précédente, conclu un accord avec les libéraux, tout en ajoutant: mais nous ne pouvions pas, après Pat Cox, élire un nouveau libéral comme président, en excluant le deuxième groupe du PE, le PSE. Pour les socialistes, « c'est une belle journée », a commenté le président du groupe Martin Schulz. En revanche, Graham Watson a dénoncé une fois de plus « l'alliance non naturelle » entre le PPE et les socialistes, en avertissant: si vous essayez de « façonner entre vous » la manière de travailler de ce parlement, nous vous combattrons. Quant au besoin de stabilité, le libéral britannique s'est exclamé: le problème, c'est que la démocratie c'est « de la gestion de crises », et que l'Europe doit régler les problèmes au fur et à mesure qu'ils se posent. Monica Frassoni est du même avis, et estime que la question de la stabilité est beaucoup moins importante que celle de la « lisibilité » des accords politiques et de la législation européenne. Votre alliance n'est pas naturelle, a-t-elle lancé au PPE-DE et au PSE. Certains orateurs ont insisté sur le respect de la diversité du Parlement et l'égalité entre députés: c'est le cas de Cristiana MUscardini (UEN) et de Bruno Gollnisch (Front national), qui a déploré les « marchandages » entre grands groupes alors que les non inscrits, qui sont, ensemble, plus nombreux que certains groupes (34 au stade actuel) ne disposent d'aucune infrastructure pour travailler.