La force d’être juste
S’il y a mille raisons de s’insurger contre le monde tel qu’il est, agir comme si le sanglant 20e siècle n’avait pas eu lieu c’est se condamner à refaire les mêmes erreurs, les mêmes horreurs. Fort de ce constat, Jean Birnbaum, qui dirige « Le monde des livres », se livre à un plaidoyer contre toutes les formes de fanatisme, qui conduisent à exclure l’autre et à tolérer, voire légitimer, tous les excès, toutes les injustices, au nom d’un dessein (prétendument) juste.
« Élevé dans une famille de gauche où l’on cultivait la mémoire des combats antifascistes, anticolonialistes et féministes, j’étais viscéralement révolté par l’injustice », écrit l’auteur, qui s’était engagé dans sa jeunesse, au début des années 1990, dans l’organisation trotskiste Lutte ouvrière. Un passé dans lequel il puise de nombreux souvenirs pour nourrir un témoignage adressé à un jeune étudiant rencontré par hasard dans un train. Loin de tout nombrilisme, cet essai est un vibrant appel à prendre conscience des dynamiques d’aveuglement collectives, en convoquant pour ce faire de nombreux intellectuels dissidents.
Le premier d’entre eux est Viktor Lvovitch Kibaltchich, dit Victor Serge. D’origine russe, né à Bruxelles en 1890, il connaîtra la prison, d’abord en France comme bandit anarchiste, puis en Russie comme élément « contre-révolutionnaire ». « Compagnon de route des bolcheviks, il est peu à peu entré en dissidence, se rapprochant de Léon Trotski. Exclu du Parti en 1928, puis déporté dans l’Oural, il est libéré en 1936 grâce à une campagne internationale menée par des écrivains de renom, notamment André Gide, André Malraux ou encore Romain Rolland. Lui qui a connu le froid et la faim arrive en France avec un seul objectif : continuer le combat. Mais désormais, il sait que cette lutte exige d’arracher l’idéal socialiste aux horreurs qui le déshonorent et de nommer le totalitarisme stalinien (il est l’un des premiers à utiliser le mot pour l’Union soviétique). Or, le révolutionnaire se heurte à un mur de silence. Quand il revient à Bruxelles en 1936, avec sa femme et ses deux enfants (un garçon de 16 ans et une fille de 1 an), il découvre vite que sa parole est entravée. Le Kremlin fait arrêter des membres de sa famille. La police belge le met sous surveillance. Et ses camarades français lui font bien comprendre qu’il ne serait pas opportun d’évoquer le goulag. Ce serait mettre en péril l’unité antifasciste dont la gauche a tant besoin », écrit l’auteur.
Et Jean Birnbaum de rappeler : « Au début des années 1930, [les communistes] qualifiaient les partis socialistes de ‘social-traîtres’ et de ‘socio-fascistes’, refusant de faire alliance avec eux et les désignant comme une cible prioritaire. En Allemagne, cette stratégie jusqu’au-boutiste a désarmé la gauche face au nazisme, elle a ouvert la voie au triomphe d’Hitler. Ernst Thälmann, le chef des communistes allemands, pouvait écrire ceci : ‘La social-démocratie essaie, en évoquant le spectre du fascisme d’Hitler, de détourner les masses d’une action vigoureuse contre la dictature du capital financier. Et c’est ce plat empoisonné qui constitue, en réalité, l’un des aspects de sa politique ordinaire du ‘moindre mal’ qu’elle s’apprête à accommoder à la sauce d’une prétendue amitié soudaine pour le Parti communiste […]. Et il y a des gens à qui les arbres du national-socialisme cachent la forêt de la social-démocratie !’ »
L’écrivain britannique George Orwell relatera un peu plus tard avec lucidité la réalité de la perversion politique telle qu’il l’a vécue pendant la guerre d’Espagne. « Quand on voit des hommes ayant bénéficié d’une éducation supérieure considérer l’oppression et la persécution avec indifférence, on se demande, de leur cynisme ou de leur myopie, ce qu’il faut mépriser le plus », écrit-il au sujet des intellectuels qui se taisent face aux crimes des républicains espagnols.
Autre figure de la résistance aux injustices : la philosophe française Simone Weil, qui, après une période d’enseignement, puis de syndicalisme chez Renault, s’engage, elle aussi, dans la guerre d’Espagne. « La fin justifie les moyens : Simone Weil voit dans cet axiome le mal essentiel qui corrompt tout engagement ; en son nom, le plus généreux des militants peut traiter l’individu comme une chose. Voilà pourquoi la jeune lectrice de Marx frémit en lisant les textes de Lénine et de Trotski où cet axiome prévaut. Voilà aussi pourquoi elle fera front commun avec d’autres révoltés, apparemment plus éloignés de ses combats. Ainsi de Georges Bernanos, qu’elle aurait pu rencontrer en Espagne, et qui écrira bientôt ces mots : ‘Le premier signe de corruption, dans une société encore vivante, c’est que la fin justifie les moyens. Mais la preuve que la nôtre n’est plus vivante, c’est que les moyens sont devenus la fin ». Mais, ajoute Jean Birnbaum : « Si Georges Bernanos et Simone Weil ont tous deux vu ce qu’il y avait à voir, seul le premier a dit ce qu’il voyait. Souvent on mentionne ‘Les Grands Cimetières sous la lune’ et la lettre de Simone Weil [à Bernanos] comme deux gestes symétriques, accomplis par des intellectuels qui n’étaient pas du tout du même bord, mais qui ont eu la force de nommer le réel sans craindre de froisser leurs alliés. Ce faisant, on oublie que, dans le cas de la philosophe, il s’agit d’une correspondance privée. Moi-même, j’ai mis longtemps à réaliser cette différence de taille, cette hémiplégie de la mémoire, qui en réalité change tout. La lettre de Simone Weil a longtemps été citée pour démontrer que la gauche française avait aussi son Bernanos. Mais non. En France, aucune figure importante de la gauche intellectuelle n’a eu la force d’un Bernanos, aucune n’a sauvé l’honneur de sa famille idéologique en proclamant la faillite morale de ses camarades en Espagne ».
« Si le 20e siècle nous a bien appris une chose, c’est à se méfier des intellectuels, de leur opportunisme intraitable, de leur fanatisme machinal : dans l’Allemagne hitlérienne comme dans la Russie de Staline, tant de beaux esprits se sont empressés de rallier la tyrannie, tant de plumes prestigieuses ont cessé de saluer parias et dissidents… Non seulement les intellectuels ont peu résisté à l’oppression, mais ils ont souvent été à l’avant-garde du pire », souligne l’auteur. Et le ver continue de ronger le fruit de l’extrême gauche, en particulier : « Heureusement qu’on n’a jamais pris le pouvoir ! Voilà une phrase que prononcent aujourd’hui bien des militants ‘insoumis’ [de La France insoumise : NDLR], en privé. Certains d’entre eux appartiennent encore au parti de Jean-Luc Mélenchon, d’autres l’ont quitté ou en ont été bannis, mais tous y ont vécu scènes d’épuration, remakes des tragi-comédies lambertistes, elles-mêmes directement inspirées des procès moscovites. Tous racontent un mouvement où la démocratie est inexistante, où les débats sont considérés comme une perte de temps, où la moindre critique est assimilée à de la défiance, voire à un sabotage ».
Et Jean Birnbaum d’ajouter : « Alors que l’extrême droite se trouve aux portes du pouvoir, est-il bien raisonnable de concentrer nos coups sur les autres partis de gauche ? Même si nous regrettons la prise de position de tel camarade, faut-il vraiment le traiter de raciste ? Peut-on se dire féministe quand on protège les auteurs de violences sexistes ? Et comment défendre la liberté ici en cautionnant l’oppression ailleurs ? Notre soutien à Poutine ou à tel dictateur sud-américain n’est-il pas contradictoire avec nos engagements progressistes ? Faut-il vraiment affirmer que la dictature algérienne ‘porte la voix des droits de l’homme’ ? Nos ambiguïtés à l’égard du Hamas ne discréditent-elles pas notre solidarité avec les Palestiniens ? Chacune de ces questions n’est pas encore posée que la réponse claque : ‘Dehors ! Tu cherches à nous diviser, tu veux détruire notre collectif, à vrai dire tu le poignardes dans le dos. Dehors ! Tu sais très bien à qui tout cela profite, tu sers les intérêts de l’extrême droite, d’ailleurs tu parles déjà son langage. On voit bien de qui tu fais le jeu, toi l’agent des social-traitres, le suppôt des fascistes ! Dehors !’ »
Du siècle des partis à celui du numérique : « L’esprit de parti survit très bien aux partis. Longtemps, les libertaires ont considéré ces formations politiques comme la cause de tous les maux. Par nature, disaient-ils, un parti exerce une pression sclérosante sur ses membres : devenant à lui-même sa propre fin, au détriment des idéaux affichés et de l’honnêteté minimale, il valorise le conformisme et punit les indociles. ‘Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice’, tonnait Simone Weil dans un bref pamphlet où elle considérait le PCF [Parti communiste français : NDLR] comme l’exemple le plus abouti de cette perversion collective. Comparant les partis à une drogue, elle prônait leur interdiction, pour des raisons de santé publique, au même titre que les stupéfiants. Mais si la philosophe avait repéré que le renoncement à penser est un kiff et la soumission idéologique un plaisir addictif, elle n’avait pas prévu que les salles de shoot politiques seraient remplacées par des points de deal numériques. Jouissance de l’allégeance, enchantements de l’excommunication : désormais, les accros trouvent tout ce qu’il faut sur les réseaux sociaux ». Et cela n’en rend le 21e siècle que plus dangereux ! (Olivier Jehin)
Jean Birnbaum. La force d’être juste – Changer le monde sans refaire les mêmes erreurs. Flammarion. ISBN : 978-2-0804-9876-2. 174 pages. 17,50 €
On ne sait pas comment cela finira
Ce petit livre, par son format, nous fait naviguer dans le présent et le passé, entre politique et culture, en Ukraine et plus largement dans ce que furent l’empire russe et l’Union soviétique, sur la base de plusieurs conversations entre deux émigrés juifs : Léonid Guirchovitch (L.G.) et Luba Jurgenson (L.J.). Le premier, musicien et écrivain, né en 1948 à Leningrad, vit à Berlin. La seconde, écrivaine et traductrice, née à Moscou, vit à Paris. L’un et l’autre ont quitté l’Union soviétique dans les années 1970. Extraits choisis (les guillemets distinguent des échanges puisés à différents endroits du livre : NDLR).
L.G. : « L’hypnose de la guerre froide continue d’agir : la Russie est une superpuissance.
L.J. : On comprenait que c’était suicidaire de la part de Poutine, et pourtant on ne donnait que quelques jours à l’Ukraine. On ne s’attendait pas à une pareille résistance.
L.G. : Nous étions à Kiev, Soussana et moi, lorsque Zelenski a gagné les élections. Tous ceux à qui nous en parlions faisaient la moue : un clown, créature de Moscou, qui ne parle pas ukrainien.
L.J. : Nous savions que l’invasion était imminente, du moins depuis la dissolution de l’association Memorial, en décembre 2021. Memorial était le dernier bastion de la société civile en Russie, et son démantèlement a été perçu comme un message clair, par les intellectuels ukrainiens aussi. Et puis la guerre était déjà là depuis l’annexion de la Crimée. Et même avant, depuis 2008 et le conflit géorgien. Mais que dis-je, depuis les guerres de Tchétchénie, depuis pratiquement le début de la nouvelle Russie. Et peut-on séparer la Tchétchénie de l’Afghanistan, de la Tchécoslovaquie, de la Hongrie, Quand est-ce que tout cela a commencé ?
L.G. : Si vous voulez, cela a commencé avec la Première Guerre mondiale. En 1918, l’Empire russe aurait dû se disloquer, mais il s’est maintenu. Ses métastases ont produit le régime poutinien. […] Si l’empire s’était désintégré à ce moment-là, il n’y aurait pas eu de terreur, pas de famine, pas de Seconde Guerre mondiale. L’arrivée au pouvoir du nazisme est la conséquence de cette pérennité de l’un des empires. Quand l’Allemagne nazie a commencé à renaître, la Russie comprenait ses ambitions impériales, elle l’a soutenue. Le régime soviétique a duré soixante-dix ans. La propriété privée a été abolie, la culture chrétienne détruite. En sortant du cercle totalitaire, des barbelés, la Russie était absolument inapte à la démocratie. La société était totalement démoralisée, l’athéisme d’État s’était tourné en obsession religieuse n’ayant rien à voir avec le christianisme. On ne sait pas comment cela finira, nous sommes au cœur d’un conflit entre ce peuple démoralisé et l’Europe libre ».
L.J. : « Kyiv/Kiev peut prétendre tout autant au rôle de mère des villes ukrainiennes que des villes russes, car les peuples russe et ukrainien sont tous les deux issus de la Rous kiévienne médiévale, comme le peuple biélorusse d’ailleurs. Le « baptême de la Russie » a eu lieu sur un territoire qui est aujourd’hui ukrainien.
L.G. : Mais globalement, l’Ukraine n’a pas exploité le mythe messianique, elle s’est tournée vers l’Europe.
L.J. : Le messianisme russe est une idée impériale. La Russie en est toujours prisonnière. Elle n’a pas d’autre idée nationale, pas d’autre visée que d’être une « rassembleuse » des terres et des peuples. Aujourd’hui, le messianisme est un boulet au pied d’une Russie anachronique. Quant à l’Ukraine, c’est la guerre qui s’est révélée un extraordinaire facteur d’unité ».
L.J. : « Quand je rappelle à mes interlocuteurs français que la guerre dure depuis 2014, j’entends souvent en réponse : « Mais la Crimée, elle est bien russe ! ». Il faut alors expliquer qu’elle a été annexée en 1783, que c’était un khanat tatar, devenu territoire turc… Et je songe à ces rues d’Istanbul qui me font penser à la Crimée, petites ruelles sinueuses qui descendent vers la mer…
L.G. : Je ne crois pas vraiment à une restitution de la Crimée à l’Ukraine. Lorsque la nouvelle Assyrie se retirera en rampant, l’échine brisée, l’ex-Empire ottoman commencera à lorgner la Crimée de son œil de janissaire. Vous verrez. Aujourd’hui, Ankara joue un rôle d’arbitre dans les débats sur la souveraineté de Jérusalem. Mais c’est plutôt la Crimée qu’elle regrette, qui crée un sentiment de perte ».
L.G. : « Les cultures sont nombreuses. Chacune d’elles est une sorte d’hymne national. Chacune est impitoyable envers les autres. Les guerres les plus meurtrières sont menées en leur nom. Parce que la culture, c’est à la fois l’identité au présent et la filiation, le fait de se percevoir soi-même comme un maillon entre les ancêtres et les descendants.
L.J. : Cet affrontement des cultures, toutefois, ne se produit pas lors des guerres civiles, les plus sanglantes de toutes, sans prisonniers.
L.G. : Oui, c’est vrai. L’ennemi est considéré comme traître de son propre pays. Pour les Russes, les Ukrainiens sont des Russes dévoyés et l’Ukraine une partie rebelle de la Russie, c’est pourquoi ils sont dans cette guerre plus cruels, plus impitoyables que les Ukrainiens. Pour eux, c’est une guerre civile ».
L.G. : « On met entre parenthèses les querelles historiques, on écarte les repères mémoriels qui semblaient indéboulonnables, hier encore. Nous serrons les rangs derrière notre Zelenski commun. Comme ces dissidents sionistes se tenant aux côtés de dissidents nationalistes pour commémorer Babi Yar. Le rabbin de Kiev n’a pas fait de différence entre Juifs et non-Juifs en organisant l’évacuation des femmes et des enfants de Tchernigov. Mais bien sûr, il existe le risque que cet amour judéo-ukrainien prenne fin. L’antisémitisme ne disparaît jamais, ni en Ukraine ni ailleurs. Il existera tant qu’existeront les Juifs. Vous savez très bien, je ne crois pas au sang, pour moi le peuple juif est une construction. On devient juif, on ne l’est pas par appartenance ». (OJ)
Léonid Guirchovitch et Luba Jurgenson. On ne sait pas comment cela finira – Conversations sur l’Ukraine. Verdier. ISBN : 978-2-3785-6240-3. 205 pages. 10,50 €