Alors que le Parlement européen aura un débat jeudi 13 mars sur la vision de la Commission européenne sur l'agriculture (EUROPE 13584/12), l'eurodéputé Herbert Dorfmann (PPE, italien), coordinateur pour son groupe au sein de la commission de l'agriculture du Parlement européen, a répondu à nos questions sur les grands sujets du moment, dont la réforme de la politique agricole commune (PAC). Il s'oppose à l’idée de remplacer le budget agricole après 2027 par un fonds national unique (propos recueillis par Lionel Changeur).
Agence Europe – Êtes-vous satisfait de la vision de la Commission européenne sur l’agriculture ?
Herbert Dorfmann – Le monde a changé ces dernières années. Je pense qu’il est juste de dire que l’Europe doit être à la fois productive et durable. Cependant, se concentrer uniquement sur la durabilité ne fonctionne pas - cela a même été problématique ces dernières années.
Pensez-vous que le 'Pacte vert européen' soit mort ?
Non, je soutiens le Green Deal. Face au changement climatique, il est difficile d’en nier l’existence, malheureusement. Je suis également convaincu que l’agriculture est le secteur économique le plus touché par le changement climatique. Nous devons reconnaître que l’agriculture doit être à la fois durable et productive. Cela signifie investir dans la recherche et le développement, ainsi que soutenir les jeunes agriculteurs.
Recommanderiez-vous une modification du système de paiements directs ?
Je pense que nous devons mettre en place un système de paiements plus innovant, durable, et qui aide réellement les jeunes agriculteurs à entrer dans le secteur. Le système actuel est trop passif : il récompense la possession de terres agricoles par des paiements directs, sans véritablement évaluer ce qui s’y passe. Y a-t-il de l’innovation ? Y a-t-il des agriculteurs actifs ? S’agit-il d’un investissement pur ou d’une exploitation familiale réelle ? Malheureusement, il y a trop de cas d’investissements spéculatifs. Nous devons mieux identifier ceux qui sont réellement dans le besoin et méritent un soutien financier.
Êtes-vous préoccupé par le silence de la Commission européenne sur le budget de la PAC 2028-2034 ?
Je pense que le commissaire Christophe Hansen a raison de ne pas faire de fausses promesses. Le budget est principalement entre les mains des chefs d’État et de gouvernement au sein du Conseil. Il nous faut à la fois une proposition et un accord sur cette proposition. L’essentiel est d’assurer un budget agricole indépendant. C’est pourquoi je suis fermement opposé à l’idée de remplacer ce budget par un fonds national unique. Nous avons besoin d’un fonds agricole commun pour financer la politique agricole commune.
Et concernant l’idée de séparer les deux piliers de la PAC ?
Les deux piliers sont fortement interdépendants. Le second pilier (développement rural) ne concerne pas seulement le développement rural classique : il inclut aussi des paiements directs aux agriculteurs, notamment les aides aux zones défavorisées et aux exploitations biologiques. Ces paiements vont directement aux agriculteurs. On ne peut donc pas scinder ces deux piliers en deux processus décisionnels distincts.
Recommanderiez-vous d’augmenter la réserve de crise ?
Je ne suis pas un grand partisan de la réserve agricole dans sa forme actuelle. Nous devons réfléchir à comment renforcer les mesures de gestion des risques. Les fonds de la réserve de crise ont été distribués de manière presque égale entre les États membres. Dans ce cadre, chaque État membre pourrait recevoir des fonds et créer son propre système de gestion des risques au niveau national. Nous pourrions envisager un nouveau fonds basé sur un véritable système d’assurance.
Quel est votre avis sur le 'Nutri-Score' au niveau européen ?
Je pense que les étiquettes doivent informer le consommateur, pas l’éduquer. L’éducation du consommateur doit se faire par d’autres moyens. Le 'Nutri-Score' est, disons, un système imprécis.
Pensez-vous que l’accord Mercosur envoie un mauvais signal aux agriculteurs européens ?
Non. Bien sûr, certains secteurs agricoles européens nécessitent une attention particulière et des mesures pour éviter qu’ils ne souffrent de cet accord, comme le bœuf, le sucre et le bioéthanol. Mais d’autres produits pourraient en bénéficier, comme le fromage, le vin et l’huile d’olive. Nous devons trouver le bon équilibre.
Personnellement, je ne considère pas cet accord comme un accord agricole, mais comme un accord de libre-échange avec le Mercosur. À un moment où l’Union européenne perd des alliés à un rythme alarmant, ce n’est peut-être pas le moment de se couper également de l’Amérique du Sud en tant que partenaire commercial.
Concernant le bœuf, l’accord prévoit 99 000 tonnes de viande bovine du Mercosur par an. Cela représente seulement 250 grammes par citoyen européen chaque année. De plus, si l’on compare les prix du bœuf au Brésil et dans l’UE aujourd’hui, l’écart n’est pas si important qu’on pourrait le penser.
Recommanderiez-vous de maintenir les mesures de sauvegarde sur les importations agricoles en provenance d’Ukraine ?
Je comprends parfaitement la nécessité d’être généreux envers l’Ukraine. Dans le même temps, nous devons protéger nos agriculteurs. Il y a deux ans, nous avons mis en place des mesures de sauvegarde qui ont bien fonctionné. Je pense que nous devrions continuer dans cette voie, en garantissant l’accès au marché européen tant que cela ne perturbe pas nos propres marchés.
Que pensez-vous de la proposition de la Commission européenne sur les tarifs appliqués aux engrais russes et biélorusses ?
Nous savons que l’Europe importe une part importante de ses engrais de Russie et de Biélorussie. Si nous fermons ce marché, il y aura des conséquences : les prix des engrais augmenteront pour les agriculteurs européens. C’est pourquoi nous devons agir avec prudence.