Crise énergétique, inflation galopante, dépendance à l’égard de puissances externes, guerre à nos portes, dégâts climatiques, montée de l’islamisme, insécurité quotidienne, morosité citoyenne, pulsions antidémocratiques, dénatalité, évaporation des valeurs : dans leur shopping thématique pour condamner l’avenir de l’Europe, les déclinistes ont l’embarras du choix.
Il existe une littérature scientifique abondante pour expliquer, après coup, les déclins d’empires ou de civilisations. Ceux-ci résultent de la conjonction de plusieurs facteurs : guerres, pertes de territoires, catastrophes naturelles, épidémies, famines, épuisement des ressources élémentaires, effondrement de la cohésion interne, dépopulation, etc.
Plus ancienne est la production littéraire ou philosophique annonciatrice de la décadence d’une ou plusieurs nations. Le déclin irrévocable est alors décrété, prédit en prélevant, dans la réalité du moment, des éléments jugés négatifs : mélange des races et des religions, violences à répétition, mauvais indicateurs économiques, baisse démographique, effets pervers des technologies, perte de rayonnement international, effondrement des valeurs traditionnelles et nostalgie du ‘bon vieux temps’… Les réseaux sociaux aidant, le déclinisme n’est plus l’apanage d’auteurs d’ouvrages argumentés, il est à la portée de tout un chacun, le complotisme mettant du vent dans les voiles. Même parmi les intellectuels, cela ‘fait chic’ de prédire la mort de l’Homme libre et raisonnable, la mort de l’Europe, voire la fin de l’espèce humaine.
Cependant, des voix s’élèvent aussi, parmi les plus instruits, pour dénoncer ce catastrophisme multiforme et appeler au sursaut face à tout ce qui ne va pas – et il est vrai que les défis du moment sont plus cruciaux et nombreux que jamais. Le Discours sur l’état de l’Union prononcé par la Présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, devant le Parlement européen le 14 septembre relève certainement de ce volontarisme : tel est son grand mérite (EUROPE 13021/3).
Sans doute l’Europe a-t-elle perdu ses empires coloniaux, mais seuls les réactionnaires invétérés en font une marque de déclin. Par ailleurs, le poids économique et démographique de l’Occident est indiscutablement en baisse à l’échelle du monde : un rééquilibrage planétaire écrit dans les astres. Mais la détérioration de la position occidentale est aussi imputable aux erreurs de ses dirigeants, plus américains qu’européens. Beaucoup moins normale est la régression, observable depuis quelques années, de la démocratie dans le monde, y compris au sein de l’Union européenne, ceci du fait de ‘champions’ bien connus (EUROPE 13021/4 et 13022/1). Il ne suffit pas d’attendre l’effondrement inéluctable des régimes totalitaires : une solidarité mondiale des démocraties s’impose, gagnant en effectivité. L’on espère y retrouver l’Inde dès demain et y garder les États-Unis d’Amérique après novembre 2024.
Dans ce paysage très changé, évoquer la force de l’Europe n’est paradoxal qu’en apparence. Inutile de se référer aux héritages multiséculaires, à Léonard de Vinci, Newton ou Beethoven. Considérons le pan d’histoire de ces 70 dernières années. Six critères peuvent nous aider à mesurer cette force, qui réside avant tout au sein de nos populations : la capacité de résilience, l’esprit critique, l’esprit scientifique, l’esprit créatif, la capacité de solidarité et la capacité d’attractivité.
La capacité de résilience est prouvée sous diverses formes : courage des rescapés des camps d’extermination, reconstruction rapide des pays les plus meurtris par la guerre (Allemagne, Pologne, France, etc.), renaissance fulgurante de l’Espagne démocratique après la nuit franquiste, transformation accélérée des États de l’ex-URSS, dignité des peuples marqués par les affrontements sanglants d’Irlande du Nord et des Balkans, exemplarité des victimes ayant survécu aux attentats islamistes, relèvement de toute l’Europe attaquée par la pandémie.
L’esprit critique fait partie de l’ADN de l’Europe. L’histoire de la raison critique, théorisée en Allemagne, anéantie par le nazisme, puis ressuscitée sur place est éloquente. Partout en Europe, la pensée critique est au cœur de nos universités, dans nos journaux et nos revues. La jeunesse révoltée de 1968 et les mouvements de dissidence en Europe centrale et orientale en furent des exemples déterminants. La critique vise les modes de faire sclérosés, les dirigeants politiques corrompus, les capitalistes abuseurs, les atteintes à la dignité humaine. Elle est donc, directement ou non, un moteur de changement. La force de la critique est telle que la gouvernance peut et doit se l’appliquer à elle-même, remettant en cause, au besoin, les systèmes institutionnels en vigueur, y compris celui de l’Union européenne.
L’esprit scientifique est le moteur intellectuel de l’Europe et constitue la meilleure part d’elle-même diffusée jusqu’au bout du monde. Les grands progrès de la science sont nés chez nous. L’Europe produit 30% du total des publications scientifiques et, même si les budgets nationaux affectés à la recherche devraient être augmentés, l’aventure de la construction européenne a été, dès ses débuts, liée à la science (traité Euratom de 1957, création du Centre commun de recherche, création des programmes-cadres pluriannuels, dont l’actuel Horizon Europe est doté de quelque 100 milliards d’euros). Ses priorités présentes portent sur le 'Pacte vert', le redéploiement énergétique et la santé. L’esprit scientifique est aussi un antidote aux théories farfelues. Il valide, si besoin en était, l’importance décisive de l’investissement public dans la formation.
L’esprit créatif européen est énorme. Il saute aux yeux dans le domaine de la culture, et ce, de manière amplifiée depuis la réunification du continent. Nos chefs-d’œuvre font de l’Europe la première destination touristique au monde. Mais l’esprit créatif s’épanouit aussi dans l’innovation technologique, découlant du progrès scientifique, dans la construction de nos maisons et de nos espaces publics (places, écoles, gares, musées…), dans l’organisation sociale de nos entreprises et de nos cités. Il s’est manifesté par des réalisations transnationales en aéronautique et en politique spatiale. La créativité s’exprime encore dans le champ politique : les traités fondateurs et la création de la monnaie unique en sont des manifestations majeures et durables. Tout devient possible quand l’audace et la créativité fusionnent : voyez le Plan de relance Next Generation EU. L’Alliance européenne de la batterie, la fabrication massive de semi-conducteurs et la Banque européenne de l’hydrogène, annoncée dans le Discours sur l’état de l’Union (EUROPE 13021/5), procèdent de ce même esprit créatif, au service de notre indépendance et de la décarbonation.
La capacité de solidarité n’est heureusement pas limitée à l’Europe, mais elle la marque de son empreinte. La sécurité sociale y est née après la guerre. Le modèle rhénan n’a pas été importé des États-Unis. La méthode communautaire elle-même, en gérant les tensions à bon escient, est productrice de solidarités nouvelles : budget, législations et programmes communs en sont l’expression. Des formes historiques de solidarité se déploient avec les pays en développement ainsi que par les aides humanitaires d’urgence, dans et hors de l’UE (EUROPE 13021/7). Nos populations ne sont pas en reste. Solidaires furent ces Européens occidentaux de l’ombre qui accueillaient ceux qui avaient franchi le rideau de fer ou qui gardaient le contact avec les démocrates de l’Est, notamment lors des événements de Hongrie et de Tchécoslovaquie. Solidaires, plus récemment, ceux qui massivement apportèrent une aide concrète aux Ukrainiens fuyant la guerre. Et bien sûr, la solidarité de toute l’Union continue de se manifester avec l’Ukraine, en dépit de notre inconfort et des critiques injustes (EUROPE 13021/2). Et c’est encore la solidarité avec les plus faibles de nos concitoyens qui devra inspirer les ministres pour décider des mesures d’urgence en réponse à la flambée des prix de l’énergie (EUROPE 13021/1 et EUROPE 13022/12) – de préférence avant l’hiver.
La capacité d’attractivité est spécifique à l’Union européenne. Elle a atteint un niveau que les Pères fondateurs n’auraient jamais imaginé. Elle a sa source dans notre réussite, notre mode vie, nos libertés. Faut-il rappeler les demandes d’adhésion qui furent formulées dès les années 1960 et jusqu’au printemps dernier ? Faut-il rappeler que cette perspective eut raison des dictatures hellénique, espagnole et portugaise, que ceux qui fuyaient le ‘paradis communiste’ se dirigeaient invariablement vers l’Europe libre et que ce fut encore vers l’Union européenne que se tournèrent les gouvernants des États d’Europe centrale et orientale devenus indépendants, puis ceux des Balkans occidentaux ? Et c’est encore cette attractivité qui incite des milliers de personnes à traverser des déserts et des mers, dans des conditions inhumaines, pour frapper à notre porte sans même savoir quel sort les attend. Une politique migratoire plus fermée qu’ouverte, une politique d’élargissement plus fermée qu’ouverte ne seraient pas à la hauteur morale de cette attractivité ; saper celle-ci conduirait, à terme, à la perte d’une des forces de l’Europe.
Au demeurant, quand on parle de force, l’on songe spontanément à la force militaire. Et là, la créativité et la solidarité firent défaut. Ce fut une bêtise historique de rejeter la Communauté européenne de Défense en 1954. Par après, l’Europe communautaire se détourna de cet enjeu : n’avait-elle pas réalisé la paix perpétuelle, au moins sur ses terres ? Et de toute façon, la France ne voulait pas de la Défense européenne et, en cas de guerre, il y avait l’OTAN. Une révolution copernicienne serait-elle en marche ? En mars dernier, la 'Boussole stratégique' fut adoptée (EUROPE 12919/3 et EUROPE 12926/1). Mais dans le discours du 14 septembre, elle n’eut pas droit à une mention. Le temps de parole consacré au décès de la Reine d’Angleterre (qui n’a rien à voir avec l’état de l’Union) aurait pu être utilisé pour évoquer la Défense européenne, cette ‘septième force’, qui rend pérennes les autres. Cette grande absente d’une fresque de haute qualité – de surcroît dominée par des références à la guerre – est pour le moins préoccupante. Venant d’une Commission autoproclamée ‘géopolitique’, un tel silence surprend. Il offre des munitions aux déclinistes…
Renaud Denuit