Pour la troisième fois en deux semaines, les chefs d'État ou de gouvernement de l'Union européenne ont fait le point, jeudi 26 mars, sur les mesures d'urgence prises pour affronter la pandémie de coronavirus.
Après plus de six heures de discussions parfois houleuses, les Vingt-sept ont chargé le président du Conseil européen, Charles Michel, et la Commission européenne de préparer un plan européen de relance économique et une stratégie de sortie de crise qui permettront un retour concerté et graduel à la normale.
Ce plan et cette stratégie envisageront « tous les outils disponibles » au niveau européen, a indiqué M. Michel, citant le budget européen et la Banque européenne d'investissement. Dans leur déclaration, les leaders européens demandent notamment que les ministres des Finances envisagent toutes les possibilités pour accroître le soutien de la banque de l'UE à l'économie.
D'après la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, la stratégie de sortie permettra, sur la base de conseils scientifiques, de coordonner à quel moment et de quelle manière un retour à la normale sera possible ; par exemple, quand il sera possible de lever l'obligation de distanciation sociale.
Sur le plan sanitaire, les Vingt-sept estiment d'ailleurs qu'il est temps de mettre sur pied un système de gestion de crise plus ambitieux dans l'UE.
Quant à la lutte immédiate contre le virus, Mme von der Leyen a dit que tout était mis en œuvre pour que le matériel médical puisse être reproduit « simplement et à moindre coût ». Elle a aussi fait valoir les opérations d'achat groupé en cours. Ce dernier point est la clé, selon le Premier ministre tchèque, Andrej Babiš, alors que du matériel chinois à destination de l'Italie a été récemment intercepté dans son pays.
Le plus petit dénominateur commun économique
Ont figuré au centre des discussions les options budgétaires encore disponibles pour éviter un effondrement économique, les Vingt-sept promettant de faire ce qui est nécessaire ('what is necessary') pour surmonter la crise.
La déclaration finale ne fait pas mention de la mobilisation éventuelle du Mécanisme européen de stabilité (MES), le fond de sauvetage permanent de la zone euro doté d'une capacité d'intervention de 410 milliards d'euros, qui pourrait octroyer des lignes de crédit à des pays de la zone euro solvables, mais en manque de liquidité (EUROPE 12453/1).
Il a été demandé « à l'Eurogroupe de poursuivre le travail intense » et de faire des propositions concrètes « d'ici deux semaines », a simplement indiqué M. Michel.
Schématiquement, les pays du sud de l'Europe les plus touchés - comme l'Italie et l'Espagne - demandent que tous les pays de la zone euro puissent bénéficier de lignes de crédit du MES sans que des conditions y soient assorties, alors que les pays du Nord craignent un laisser-aller budgétaire de ces pays qui éprouvent déjà des difficultés à stabiliser leurs finances publiques en période de croissance.
« Nous devons faire tout notre possible pour aider nos économies et stabiliser les marchés. Le MES est l'instrument adéquat pour cela », a estimé le chancelier autrichien, Sebastian Kurz. Le MES est aussi « mon instrument préféré, car il a été vraiment créé pour les temps de crise », a dit la chancelière allemande, Angela Merkel, assurant que la question des conditions à une aide n'avait pas été abordée.
Quoique discutée, l'émission d'obligations spécifiques au nom des États membres est loin de faire consensus.
La veille, neuf États membres ont pourtant préconisé l'élaboration d'un instrument de dette commun ('common debt instrument') (EUROPE 12454/1). Parmi ces pays figure l'Italie, pays jusqu'à présent le plus durement touché par la pandémie. Son Premier ministre, Giuseppe Conte, a critiqué le manque d'ambition de ses homologues et menacé de rejeter la déclaration, l'estimant trop timide face à la hauteur des enjeux. Le délai de deux semaines fixé à l'Eurogroupe pour faire des propositions est d'ailleurs une idée italienne soutenue par l'Espagne.
Les neuf pays ont été rejoints jeudi par le président du Parlement européen, David Sassoli, pour qui « il faut inventer de nouveaux instruments de solidarité ». Répondre à cette crise coûtera très cher et nécessitera « un partage européen de la dette », a-t-il estimé.
Mais l'Allemagne et les Pays-Bas ne sont pas prêts à franchir un tel pas. D'après ces deux pays, les lignes rouges ont déjà énormément évolué depuis dix jours au cours desquels le Pacte de stabilité et de croissance a été gelé et la BCE a annoncé l'opération PEPP de rachat massif de titres publics et privés dotée de 750 milliards d'euros.
« Je ne peux pas concevoir une quelconque circonstance dans laquelle les Pays-Bas accepteraient des euro-obligations », a tranché le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, qualifiant même l'octroi de lignes de crédit par le MES de solution « de dernier recours ». D'où une position des Vingt-sept qui constitue, selon lui, « le plus petit dénominateur commun ».
Le Conseil européen a enfin dressé la liste des mesures d'urgence déjà adoptées dans les domaines budgétaire (gel inédit du Pacte de stabilité et de croissance, EUROPE 12452/1), économique (assouplissement des règles européennes encadrant les aides d'État, EUROPE 12450/6) et monétaire (opération PEPP de la BCE, EUROPE 12450/7).
Élargissement. Les chefs d’État ou de gouvernement ont, par ailleurs, repris à leur compte l’accord du Conseil sur l’ouverture des négociations d’adhésion à l’UE de l’Albanie et la Macédoine du Nord (EUROPE 12454/31, 12453/20). Aucune date n’a cependant été annoncée pour les premières conférences intergouvernementales, l’Albanie devant remplir des conditions supplémentaires avant que la sienne ne soit convoquée. La nouvelle méthodologie de la Commission concernant le processus d’adhésion des pays des Balkans occidentaux a aussi été approuvée (EUROPE 12419/2).
Migration. Enfin, les Vingt-sept sont brièvement revenus sur les tensions migratoires observées aux frontières gréco-turques. Ils ont exprimé leurs « préoccupations » et leur « pleine solidarité avec la Grèce ainsi qu'avec la Bulgarie et Chypre et d'autres États membres qui sont également touchés » et dont ils ont soutenu les « efforts » pour gérer les frontières extérieures de l'UE.
Voir la déclaration des Vingt-sept : https://bit.ly/2UmzcO3 (Mathieu Bion, Camille-Cerise Gessant, Solenn Paulic avec la rédaction)