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Bulletin Quotidien Europe N° 11862
REPÈRES / RepÈres

Se taire devant la descente aux enfers de la démocratie hongroise ?

Pas plus que la Pologne, la Hongrie ne peut, à l’heure actuelle, être considérée comme une vraie démocratie, comme une démocratie libérale. À l’évidence, s’ils étaient aujourd’hui candidats à l’adhésion à l’Union européenne, ces deux pays se verraient recalés, tant ils ne respectent plus réellement les critères de Copenhague qui voulaient notamment que l’État de droit et la démocratie soient garantis par des institutions stables. Ainsi que le constate le Pr. Grzegorz Ekiert, directeur du Centre d’études européennes Minda de Gunzburg à l’Université d’Harvard, ce n’est plus le cas, pas plus en Hongrie qu’en Pologne : « Dans ces pays, un système institutionnel autoritaire, conférant un pouvoir politique sans limites au parti au pouvoir, a été établi ». Et ce sociologue né en Pologne d’ajouter aussitôt : « Alors qu’ils ne sont toujours pas des dictatures, chaque nouvelle législation élargissant le pouvoir du gouvernement augmente considérablement la potentialité d’un régime autoritaire » (Social Europe Occasional Paper, n° 13, August 2017).

Attardons-nous, cette fois, sur la ‘démocratie illibérale’ que Viktor Orbán se rengorge de bâtir en Hongrie (il y aura, hélas, bien d’autres raisons d’avoir à revenir un jour ou l’autre sur le cas de la Pologne). Sans surprise, la Cour européenne de justice a rejeté de manière cinglante les recours que la Hongrie et la Slovaquie avaient introduits contre le mécanisme de relocalisation des demandeurs d’asile arrêté par le Conseil au cœur de la crise migratoire de 2015 (EUROPE 11856). Dans les heures qui ont suivi, le gouvernement slovaque que dirige Robert Fico faisait savoir qu’il s’inclinait devant cette décision de justice, quand bien même elle lui paraisse encore et toujours fort peu pertinente sur le fond. Dont acte : l’État de droit, notamment fondé sur la séparation des pouvoirs, était sauf. Mais c’est une tout autre ritournelle qui s’est fait entendre à Budapest où le ministre des Affaires européennes, Peter Szijjátó, a qualifié l’arrêt de « scandaleux ». Ce qui l’est, c’est qu’un ministre puisse, dans une démocratie, tenir un tel propos !

Sur le fond du dossier des réfugiés, personne n’est en droit de faire la leçon aux autres. Face aux récentes demandes pressantes que Rome leur adressait d’accueillir des réfugiés dans leurs ports, l’Espagne comme la France n’ont-elles pas répondu par un silence assourdissant ? Non, personne n’est sans tâche en cette affaire, seule Angela Merkel ayant sauvé l’honneur de l’Union. Mais faut-il pour autant accepter que ce sujet sensible suscite des prises de position confinant avec le racisme et l’islamophobie ? Quand Peter Szijjátó affirme que l’arrêt de la Cour de Luxembourg « menace la sécurité et l’avenir de l’Europe (...) et est contraire aux intérêts des nations européennes », il n’est que le porte-parole d’un Premier ministre qui a, en la matière, des vues aussi précises qu’affolantes.

Dans un discours qu’il a prononcé le 22 juillet à la 28ème Bálványos Summer Open University en Roumanie, Viktor Orbán s’est positionné en commandeur d’une nouvelle croisade, mais défensive cette fois. Il part d’une conviction : « Il n’y a pas d’identité culturelle dans une population sans composition ethnique stable ». Sabre au clair, il s’attaque donc à tout ce qui relève du multiculturalisme en assurant qu’il est « évident que la culture des migrants contraste radicalement avec la culture européenne », celle-ci étant bien entendu la culture chrétienne dont il se veut le dernier rempart, les partis démocrates-chrétiens étant devenus... « non-chrétiens » depuis qu’ils « cherchent à satisfaire les valeurs et les attentes culturelles des médias libéraux et de l’intelligentsia ».

Voilà pourquoi il ne veut en aucun cas que la Hongrie manifeste une quelconque « solidarité avec les idéologies, les peuples et les groupes ethniques qui cherchent à changer la culture qui constitue l’essence, le sens et le but du mode de vie européen ». Voilà aussi pourquoi il se bat contre ‘Bruxelles’ où « une alliance a été forgée contre l’opinion des gens ». Cette alliance regroupe « les bureaucrates bruxellois et leur élite politique » et compte dans ses rangs un « grand inquisiteur », Viviane Reding hier et Frans Timmermans aujourd’hui. Pire, cette alliance s’appuie aussi sur un « système qui peut être décrit comme l’Empire Soros » dont le plan vise à ce que, « chaque année, des centaines de milliers de migrants – et, si possible, un million – soient amenés sur le territoire de l’Union européenne depuis le monde musulman ». Voilà pourquoi Viktor Orbán a refusé la relocalisation des réfugiés. Voilà pourquoi Budapest s’est employé, ces derniers mois et semaines, à diaboliser par voie d’affichettes fleurant bon l’antisémitisme le milliardaire George Soros, né juif hongrois, s’est échiné à tailler des croupières aux ONG étrangères présentes en Hongrie – celles de ‘l’Empire Soros’ surtout – et s’est évertué à contraindre l’Université d’Europe centrale, fondée et financée par Soros, à fermer ses portes à Budapest (EUROPE 11798).

L’Union européenne peut-elle tolérer plus longtemps cette croisade aux relents fangeux ? Même si la Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Federica Mogherini, estime qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre les propos qui peuvent être tenus ici ou là dans une campagne électorale (et M. Orbán est d’ores et déjà en campagne en vue des législatives du printemps prochain, quand il aura à nouveau comme adversaire principal le parti de droite extrême Jobbik), il serait bien avisé, pour les responsables de l’Union, de ne pas se boucher le nez plus longtemps qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent. Persévérer à vouloir ignorer ce qui s’apparente à une mise à mal - sinon à mort - de la démocratie dans (au moins) un État membre reviendrait, pour eux, à démontrer que leurs prétendues valeurs sont, en définitive, vides de sens. Ils adresseraient de la sorte, à toutes les forces populistes et nationalistes qui s’activent partout en Europe, un signe de faiblesse dont elles ne manqueraient pas de faire leur miel.

Non, le temps est venu pour l’Union européenne de crever l’abcès hongrois qui grandit en son sein – celui qui grossit en Pologne aussi, d’ailleurs. Siégeant aujourd’hui au Parlement européen, la démocrate-chrétienne luxembourgeoise Viviane Reding a raison lorsqu’elle plaide pour que la Hongrie – et la Pologne – soit frappée au portefeuille. Son raisonnement est imparable : « En Pologne et en Hongrie, les fonds européens représentent jusqu’à 5% du PIB annuel. Si l’on peut les diminuer quand le déficit public d’un État membre s’envole, il va de soi qu’on doit pouvoir aussi, et surtout, le faire quand un gouvernement met au pas la presse, la justice et, plus généralement, la société civile. Il en va de notre crédibilité » (Le Monde, 6 septembre).

Ce serait d’autant plus bienvenu que le Pr. Péter Akos Bod, ancien directeur de la Banque centrale de Hongrie, n’hésite pas à mêler sa voix à ceux qui prétendent que la Hongrie est devenue un État mafieux dont l’économie est mise au service « des intimes du pouvoir », ce qui n’est pas sans conséquences pour l’Union : « De plus en plus d’experts considèrent que les subventions européennes accordées à la Hongrie ont eu un effet pervers car elles ont augmenté les risques de corruption et rendu socialement acceptables des pratiques de surfacturation criantes » (Le Monde, 10 juin).

Dans ce contexte, cultiver plus longtemps la passivité reviendrait, pour les chefs d’État ou de gouvernement, à se rendre ni plus ni moins coupables de complicité dans la désolante et effrayante descente aux enfers qu’endure la démocratie hongroise.

Michel Theys 

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