Une péripétie momentanée. Je ne crois pas que la clause de sortie volontaire de l'Union (qui figurera dans le nouveau Traité européen) sera utilisée par la Pologne, ni que ce pays fera un large usage des dérogations à telle ou telle norme communautaire. J'estime qu'elle s'efforcera au contraire de participer à toutes les avancées futures de la construction européenne, si l'UE devait prendre la route des «deux vitesses» ou multiplier les «coopérations renforcées». J'estime que l'attitude du gouvernement polonais actuel à l'égard de l'intégration européenne est une péripétie momentanée et non une orientation fondamentale du pays.
Les personnalités politiques ou les commentateurs qui évoquent pour la Pologne la clause de sortie volontaire confondent, à mon avis, l'attitude de certains responsables politiques et l'orientation fondamentale de la population. Pendant le dernier Sommet, les jumeaux Kaczynski, l'un en tant que négociateur à Bruxelles et l'autre donnant ses ordres de Varsovie, se sont comportés de manière incompatible avec l'esprit européen et ils ont par moment frôlé l'ignoble. Reprocher à l'Allemagne d'aujourd'hui les victimes de la dernière guerre mondiale, alors que l'essence même de l'aventure européenne est de mettre fin aux conflits et aux rancunes du passé, va dans le sens opposé aux efforts en cours depuis un demi-siècle. Mais on a appris qu'en même temps le peuple polonais s'est largement prononcé en faveur de l'Europe unie, et la population rurale a manifestement bien compris la signification de la politique agricole européenne (malgré les déviations et les lacunes de la PAC), en l'approuvant massivement et avec élan. Parallèlement, des personnalités polonaises de premier plan ont pris leurs distances par rapport à l'attitude du gouvernement actuel, que ce soit Bronislaw Geremek ou les anciens de Solidarnosc (avec, à mon avis, quelques dérapages de M. Saryusz-Wolski).
L'opinion publique doit encore évoluer. Certes, l'opinion publique polonaise doit mieux comprendre qu'un Etat membre ne peut pas imposer ses vues et ses orientations à l'Europe dans son ensemble. La Pologne a le droit d'avoir ses opinions concernant le divorce ou l'avortement, et se prononcer pour des références à Dieu ou aux «racines chrétiennes» dans des textes européens ; mais elle ne peut prétendre que toute l'Europe soit d'accord. D'ailleurs, contrairement à ce que certains observateurs ont affirmé, le Conseil européen a bel et bien décidé d'insérer, dans le préambule du Traité de l'UE révisé, la référence aux «héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe» à partir desquels, dit le texte, se sont développées les valeurs universelles qui représentent désormais un patrimoine de l'humanité. Je crois que les Polonais comprennent de mieux en mieux ce que signifie la participation à l'Europe et ce que signifie la solidarité, et que si les jumeaux Kaczynsky espèrent continuer à jouer un rôle politique national, ils doivent s'adapter à l'évolution pro-européenne qui, après une période difficile, s'affirme dans leur pays.
Une bataille injustifiée et peu utile. Quant à la question spécifique qui a longuement empoisonné l'atmosphère du dernier Sommet et qui a été surmontée par un compromis compliqué et pénible, je ne crois pas qu'elle ait toute l'importance que certains Etats membres et certaines forces politiques lui attribuent. J'ai constaté une certaine confusion entre le passage au vote majoritaire dans un grand nombre de domaines, d'une part, et la procédure du vote, d'autre part. Les délais et les dispositions tarabiscotées acceptés pour obtenir le «oui» polonais ne concernent que ce deuxième aspect ; elles n'influenceront en rien l'extension du vote majoritaire et de la codécision Parlement-Conseil, qui s'appliqueront le jour même de l'entrée en vigueur du nouveau Traité, dans la première partie de 2009. C'est ça, l'essentiel. Quant aux modalités de vote, le passage au régime de la double majorité représente un progrès démocratique, en harmonie avec le principe que l'UE est une union d'Etats et de peuples. La formule du Traité de Nice avait été définie d'une manière aberrante, mais il est normal que les deux Etats membres qu'elle avantage (Espagne et Pologne) aient essayé de la maintenir ou d'obtenir des compensations. La Pologne a toutefois exagéré, dans le but de défendre sa capacité de blocage des décisions et de réduire le poids de l'Allemagne.
En réalité, l'expérience du fonctionnement institutionnel de l'Europe prouve que ces batailles n'ont pas beaucoup de signification, car il n'arrive jamais que tous les grands pays soient d'un côté et tous les petits de l'autre ; les majorités sont toujours mélangées selon les points en discussion. Et le poids d'un pays ne dépend pas seulement de son nombre de voix, mais surtout du respect que ses représentants savent conquérir, de leur contribution à la réflexion et aux compromis. De ce point de vue, les jumeaux polonais n'ont certes pas renforcé le poids de leur pays, même s'ils peuvent garder pendant quelques années le nombre de voix inscrit dans le Traité de Nice.
(F.R.)