Premières répercussions. L'orientation du président du Conseil européen en vue de rendre confiance à l'UE représente un peu d'air frais dans l'atmosphère lourde qui a envahi le continent et c'est avec plaisir que j'en ai rendu compte dans les derniers commentaires de la semaine passée. Ceci ne signifie pas que l'on puisse être optimiste sur la possibilité d'effacer les répercussions négatives du rejet de la Constitution par deux Etats membres fondateurs. J'avais cité (bulletin n° 8957) deux secteurs où ces répercussions seront lourdes: les perspectives financières et la politique agricole commune (il y en a d'autres).
Pour le premier secteur cité, c'est déjà le cas: Jean-Claude Juncker lui-même a admis que l'espoir d'un accord ce mois-ci sur les perspectives financières 2007-2013 passe par une réduction du projet initial. Il l'a admis de la manière la plus concrète qui soit, en proposant de fixer les dépenses européennes au niveau de 1,06% du revenu brut européen (dernier compromis de la présidence, voir notre bulletin n° 8960). La différence par rapport à la position des Etats membres les plus restrictifs (plafond de 1%) est de 0,6% en pourcentage, et de 40 milliards d'euros sur sept ans en chiffres absolus (864 milliards au lieu de 824). La Commission et le Parlement européen - qui se prononcera ce mercredi - demandent beaucoup plus. Ce n'est pas de gaieté de cœur que M. Juncker a fait ce choix, afin de rendre réaliste un accord qui est devenu une « ardente obligation » et qui représenterait le premier pas spectaculaire vers la relance de l'Europe, en confirmant ses ambitions et le programme pour les atteindre. Le compromis suggéré est quand même globalement suffisant pour mettre en œuvre la stratégie de Lisbonne révisée et pour consolider la place de l'Europe dans le monde. Les conséquences d'une absence d'accord seraient bien plus graves que les retouches budgétaires envisagées ; d'ailleurs, les chances d'un accord à un niveau plus élevé seraient pratiquement nulles.
La crise de la solidarité. Si je devais résumer par un mot-symbole la cause de cette situation peu reluisante, je citerai la disparition du mot « solidarité » du vocabulaire communautaire. C'était le mot-clé de toutes les perspectives financières précédentes, celles sorties des « paquets Delors » 1 et 2 comme celles issues de l'Agenda 2000. Certes, la détérioration de l'idée de solidarité n'est pas une exclusivité de l'UE, c'est l'indice d'une crise de société qui s'était déjà manifestée au niveau national. Les managers qui affaiblissent les entreprises dont ils ont la responsabilité par le jeu des « stock options » ou par des indemnités de départ délirantes ; les actionnaires qui encaissent des bénéfices records sans procéder à aucun investissement ; les petits syndicats indépendants qui bloquent le fonctionnement d'une ville ou d'un pays pour des revendications intéressant quelques dizaines de personnes ; les « droits acquis » abusifs comme les pensions à 55 ans aux frais de la collectivité… Ce ne sont que quelques exemples ; on pourrait en citer d'autres chez les agriculteurs, ou les fonctionnaires, ou ailleurs, tout en reconnaissant que le désarroi chez qui craint de perdre son emploi ou est sans emploi depuis des années est bien plus compréhensible que les égoïsmes des nantis. Mais les dégâts au niveau européen sont là: l'affaire dite du « plombier polonais » (légende sans aucun fond de vérité), les réticences à financer les pays et régions en retard, l'indifférence à l'égard du concept d'agriculture européenne… La liste est longue. Une bonne partie de la campagne référendaire en France était faite de replis sur soi et d'absence de vision, comme si les pays d'Europe centrale et orientale n'étaient pas destinés à devenir bientôt un débouché essentiel pour les produits agricoles et industriels et pour les services des anciens Etats membres. Il est vrai que, de leur côté, certains des nouveaux Etats membres devraient comprendre que faire appel aux financements européens implique d'accepter également d'autres formes de solidarité - fiscale, commerciale, politique - car la solidarité est un concept global et pas seulement budgétaire.
Ni menaces de veto ni provocations. Dans les conditions actuelles, le dernier projet de compromis sur les perspectives financières semble représenter, avec les ajustements opportuns pendant la négociation, le maximum possible. En défendant les équilibres budgétaires nationaux, les ministres des Finances font leur métier. Mais les chefs de gouvernement devraient avoir une vue plus large. Les menaces de veto ne sont pas un instrument de négociation acceptable (n'est-ce pas, M. Fini ?). Ni les provocations. Les premières anticipations sur les objectifs de la Présidence britannique du Conseil (elle commence le 1er juillet) indiquent: moins de règles, moins de subventions publiques, davantage de libéralisation, davantage d'intégration transatlantique, plus l'ouverture au début octobre des négociations d'adhésion avec la Turquie. Est-ce vraiment le programme de Tony Blair ? Un peu de compréhension pour les positions respectives est nécessaire.
(F.R.)