Clivages politiques et lignes de fracture au sein du Parlement européen
L’objectif de cette étude, fruit d’un travail commun de l’Institut Jacques Delors et du centre de réflexion grec ELIAMEP, est d’analyser en profondeur les tendances de vote des députés européens au cours de la première année de l’actuelle législature du Parlement européen, en identifiant les réseaux politiques et les lignes de division, non seulement entre les groupes politiques, mais aussi au sein de ceux-ci.
« Au 10 juillet 2025, le Parlement européen compte 203 partis nationaux représentés par 701 députés européens, ce qui reflète un degré élevé de fragmentation politique. Seuls 12 partis ont plus de dix délégués. Dix-huit candidats indépendants occupent des sièges sans affiliation partisane, 83 partis sont représentés par un seul député européen, 46 partis ont deux députés européens et 22 partis ont trois députés européens chacun. Au total, 259 députés européens, soit plus d’un tiers de l’ensemble du Parlement, appartiennent à de très petits partis politiques ou n’ont aucune affiliation partisane. D’une part, cela renforce la diversité et le pluralisme au sein du PE. D’autre part, cela constitue une préoccupation constante en ce qui concerne la formation de réseaux politiques et idéologiques stables, étant donné l’approche politique très individualiste qui prévaut chez la majorité de ces ‘loups solitaires’ politiques. À l’inverse, seuls dix partis nationaux réunissent 204 députés européens, dominant ainsi les interactions politiques au sein du PE », soulignent les auteurs.
L’analyse des votes par appel nominal conduit les auteurs à distinguer trois ensembles de groupes politiques. Le premier réunit les groupes politiques, dont les distances entre eux sont relativement faibles. Il comprend le PPE, le S&D et Renew Europe, « les Verts se situant à une certaine distance (faible) ». Autrement dit, le « bloc central », parfois qualifié de « majorité von der Leyen ». Un deuxième ensemble comprend l’ESN et le PfE. « La Gauche européenne et l’ECR occupent tous deux une position intermédiaire, faisant preuve d’une flexibilité thématique et d’une convergence ponctuelle et sélective avec l’un ou l’autre groupe lors de différents votes », observent les auteurs, avant de souligner que « les députés européens non-inscrits se caractérisent par une grande hétérogénéité et une faible prévisibilité dans leur comportement de vote ».
« Dans l’ensemble […] le groupe S&D est le plus cohésif du Parlement européen, tandis que les groupes ECR et PfE présentent des écarts importants dans les comportements de vote de leurs membres, ce qui indique une cohésion interne plus faible. Le groupe PPE et le groupe Renew Europe affichent également un niveau de cohésion élevé, reflétant une position politique plus stable et mieux coordonnée au sein de leurs groupes », constatent les auteurs, qui observent aussi que les membres des groupes S&D, PPE et Renew Europe votent en grande partie conformément à la médiane de leur groupe. « À l’inverse, les groupes ECR et PfE affichent la dispersion la plus importante […], ce qui reflète une plus grande diversité interne et une fréquence plus élevée de cas de votes divergents. Des groupes tels que les Verts/ALE, GUE/NGL et ESN se situent dans la fourchette intermédiaire, affichant des niveaux de cohésion modérés », ajoutent les auteurs.
Les membres du PPE sont « très alignés sur presque toutes les questions […], le domaine thématique le plus problématique en termes de cohésion étant l’environnement. Il existe très peu de cas où des partis nationaux s’écartent systématiquement de la ligne commune », à l’exception notable du « Kristdemokraterna suédois, qui se distingue globalement ». Les sociaux-démocrates du S&D « affichent un degré très élevé de convergence, ce qui renforce la position politique unifiée du groupe et son efficacité dans les procédures législatives. Les exceptions et les cas particuliers au sein de ce groupe sont le parti estonien Eesti Sotsiaaldemokraatlik Erakond sur les questions environnementales, ou le parti bulgare Balgarska Sotsialisticheska Partiya et le parti maltais Partit Laburista sur les résolutions concernant la Russie ». Les libéraux du groupe Renew Europe affichent très peu de divergences dans leur comportement de vote, sauf en matière d’environnement. « Les exceptions sont le parti danois Det Radikale Venstre, principalement sur les questions environnementales et énergétiques, le parti allemand Freie Wähler, sur les questions budgétaires et environnementales, et le parti letton Latvijas Attīstībai, sur les questions sanitaires et budgétaires ». « Le groupe Verts/Alliance libre européenne participe activement au processus décisionnel, s’alignant souvent sur la majorité tout en conservant une position critique sur des sujets spécifiques. Le groupe est dominé par les Verts allemands et fait preuve d’une grande cohérence dans les domaines des droits de l’homme, de l’énergie, de l’environnement et de la technologie, qui sont des questions clés dans le programme politique et idéologique du groupe ».
« Le groupe politique des Conservateurs et réformistes européens (ECR) ne présente pas un degré élevé de cohésion interne, avec une position plutôt vague et souvent contradictoire sur des questions cruciales. Il converge parfois vers les positions du ‘bloc gouvernemental’ (PPE, S&D, Renew Europe, Verts), formant ce qu’on appelle la ‘majorité vénézuélienne’. Cet alignement apparaît principalement lors des votes concernant la condamnation des régimes autoritaires (tels que le Venezuela), la démocratie et les questions relatives aux droits de l’homme », poursuivent les auteurs. Toutefois, « la cohésion du groupe est mise à l’épreuve sur la plupart des questions, en particulier le budget, les relations avec la Russie, l’environnement, la politique de santé et les questions institutionnelles. Dans ces domaines thématiques, plusieurs de ses membres penchent vers des positions plus souverainistes. Le parti italien Fratelli d’Italia joue un rôle clé dans l’élaboration de la ligne politique du groupe, tandis que des partis tels que Perus suomalaiset (Finlande), Sverigedemokraterna (Suède), Danmarksdemokraterne (Danemark) et Elliniki Lisi (Grèce) s’écartent considérablement de la ligne principale du parti. […] Elliniki Lisi s’écarte systématiquement de la position générale du groupe, notamment sur les questions de politique étrangère et de démocratie. Par exemple, sur la Russie, la position du parti est plus proche de celle du groupe ESN, qui exprime des positions plus pro-russes, et il en va de même pour la condamnation des régimes autoritaires et le renforcement de la démocratie en tant que valeur européenne. Cela témoigne de la grande hétérogénéité idéologique de l’ECR et de sa capacité limitée à imposer une discipline interne, certains partis nationaux qui le composent agissant davantage comme des acteurs indépendants que comme des membres cohérents du groupe politique ».
Malgré la diversité du groupe de la gauche radicale, « le niveau général de cohésion est satisfaisant, avec toutefois des différences significatives, notamment sur la Russie, où les opinions sont très divisées […]. En général, le groupe […] maintient une position critique à l’égard de l’intégration européenne. Il soutient rarement les positions qui renforcent l’approfondissement de l’intégration européenne, donnant la priorité à la justice sociale, à la sensibilité écologique et à la souveraineté nationale. La question la plus controversée pour le groupe est celle des relations avec la Russie, les exceptions étant le parti danois Enhedslisten – De Rød-Grønne, le parti chypriote AKEL, le parti suédois Vänsterpartiet et le parti portugais Partido Comunista Português », observent les auteurs.
Le groupe des Patriotes pour l’Europe (PfE) « n’a pas de comportement de vote cohérent et ses membres votent différemment sur la plupart des questions. Il s’agit donc davantage d’une alliance tactique que d’un parti politique cohérent fondé sur une unité idéologique. La question qui divise le plus ce groupe politique est celle de l’environnement, où les divergences sont particulièrement importantes. Le parti tchèque ANO 2011 vote différemment sur les questions budgétaires et environnementales ; le parti tchèque Přísaha, sur les questions budgétaires, environnementales, affaires étrangères et les résolutions liées à la Russie ; le parti tchèque Motoristé sobě, sur les questions environnementales et affaires étrangères. Le FPÖ autrichien diverge sur les questions technologiques, le Dansk Folkeparti danois, sur les questions budgétaires et le PVV néerlandais, sur les questions de santé ».
L’Europe des nations souveraines (ESN) « exprime une position politique eurosceptique et souverainiste radicale, avec une forte opposition à l’intégration européenne. Il fonctionne davantage comme une construction artificielle visant à garantir les avantages du regroupement parlementaire (financement, discours, commissions) que comme un bloc politique cohésif. Cela est évident dans la faible cohésion de l’ESN sur la plupart des questions, notamment l’énergie, la politique étrangère et les relations avec la Russie […]. Les partis qui le composent sont plus alignés sur les questions environnementales, prônant un programme anti-écologique, et sur les questions de politique sociale, avec une position et un discours clairement anti-immigration. Les différences les plus notables dans les comportements de vote sont observées sur les résolutions concernant la Russie, où le TTS lituanien a systématiquement voté en décalage avec la ligne générale du groupe. La Reconquête française s’est écartée de la tendance générale du groupe sur les questions de politique étrangère et de technologie, tandis que la Konfederacja polonaise a voté différemment sur les questions énergétiques », constatent les auteurs.
En conclusion, les auteurs soulignent que « le clivage politique entre intégration européenne et souverainisme national semble plus marqué que le clivage traditionnel entre gauche et droite ». Ce qui reflète aussi « l’importance croissante du facteur européen dans la politique européenne, mais aussi dans la politique nationale ». Cette première analyse mérite évidemment d’être poursuivie et approfondie tout au long de la législature. (Olivier Jehin)
Antonis Papakostas, Spyros Blavoukos, Georgios Matsoukas. Analyse de la dynamique politique au sein du Parlement européen : clivages politiques et lignes de fracture. Institut Jacques Delors & ELIAMEP. Avril 2026. 34 pages. Cette étude peut être téléchargée gratuitement sur le site de l’institut : https://aeur.eu/f/lqx
Serbie : l’acceptation de la violence bloque les réformes
Dans cet article paru dans la revue allemande consacrée au sud-est de l’Europe, le journaliste Thomas Brey (DPA), qui a consacré l’essentiel de sa carrière à la couverture des Balkans, montre comment l’élite politique serbe utilise la violence et combien elle imprègne la société, entravant les réformes et la démocratisation. Raison pour laquelle l’Union européenne devrait, selon lui, développer une stratégie pour contrecarrer ce phénomène, tout en combattant la propagande russe.
L’auteur souligne notamment : (1) le rôle joué par l’influente Église orthodoxe serbe, qui nie le droit à l’égalité des femmes ; (2) l’importante quantité d’armes en circulation (environ 550 000 enregistrées) et un nombre total estimé à 2 millions, ce qui fait de la Serbie, « avec 39 armes à feu pour 100 habitants, à côté du Monténégro, le pays qui compte le plus grand nombre d’armes privées en Europe – dépassé au niveau mondial uniquement par les États-Unis et le Yémen » ; (3) les fréquentes violences dans l’espace public, comme le pugilat au Parlement de novembre 2024 ; (4) l’utilisation des médias comme arme.
Sur ce dernier point, Thomas Brey cite Dusan Teodorovic, membre de l’Académie serbe de la science et des arts : « Le régime utilise les médias comme arme. Ses médias ne servent pas l’information, mais la propagation de la peur et de la haine et la mobilisation des membres. Les journaux de boulevard poursuivent en permanence une stratégie de polarisation, au travers de laquelle tout individu qui est un rien différent devient un ennemi. Dans une telle atmosphère, les conflits au sein de la société serbe sont un réel danger ». Ce qui conduit l’auteur à décrire le président Vucic comme « le générateur et le profiteur de la violence ».
« Il est difficilement compréhensible que l’UE […], comme plus important donateur et partenaire commercial de la Serbie, soit toujours et encore dénigrée, sans le moindre argument proche de la réalité. Une mesure efficace serait la constitution d’un contre-espace public pour briser le monopole des médias », écrit le journaliste, qui explique que cela pourrait passer par un renforcement des fondations politiques actives dans le sud-est de l’Europe et le soutien à de petits groupes de journalistes occidentaux qui s’investiraient dans un travail quotidien de correction des manipulations de l’information.
« La lutte contre la propagande russe est essentielle. La Russie utilise la Serbie et l’ensemble de la région depuis 2014 comme terrain d’expérimentation des techniques et des thèmes de désinformation, avant de les employer dans toute l’Europe », souligne Thomas Brey, qui appelle encore à conditionner l’aide financière à des progrès de la Serbie en matière de réformes et de démocratisation ainsi qu’à augmenter massivement les programmes comme Erasmus qui permettent aux jeunes de mesurer de leurs propres yeux l’absurdité de la propagande. (OJ)
Thomas Brey. Serbien – Gewalt-Akzeptanz blockiert Reformen und Demokratisierung. Revue Südosteuropa Mitteilungen. 05/2025. ISSN : 0340-174X. 112 pages. 17,00 €
Geopolitically Mapping the Western Balkans
Le même numéro des Südosteuropa Mitteilungen contient une intéressante cartographie des rôles, méthodes et influences des différents acteurs présents dans les Balkans. Avec l’évolution de la posture des États-Unis, qui, avec la famille Trump, apparaissent aujourd’hui davantage comme des agents immobiliers, Jared Kushner investissant dans des complexes touristiques de luxe sur la côte albanaise, pendant qu’un projet de Trump Tower est évoqué à Belgrade. La Chine utilise l’arme du commerce et la promesse du miracle économique pour promouvoir son influence, alors que la Turquie et les pays du Golfe sont décrits par les auteurs comme « des missionnaires » maniant l’influence religieuse et culturelle. D’où un appel lancé à l’Union européenne de mieux prendre en compte l’ensemble de ces jeux d’influence géopolitique. (OJ)
Wouter Zweers, Ivan Kelecevic. Geopolitically Mapping the Western Balkans. Revue Südosteuropa Mitteilungen. 05/2025. ISSN : 0340-174X. 112 pages. 17,00 €