Par une coïncidence curieuse, quoique non dénuée de sens, le Président Trump a baptisé ‘Jour de la libération’ le vendredi 4 avril, parce qu’il lançait sa première grande salve de hausses des droits de douane à l’échelle mondiale, mais, le lendemain, l’expression se justifiait sous d’autres formes et avec des buts très différents. Le samedi 5 avril, en effet, des marées humaines déferlèrent dans la plupart des grandes villes américaines, exprimant une ‘libération de la parole collective’ contre les atteintes aux droits civiques, à l’inclusion des diversités et à la sécurité sociale, les licenciements dans l’administration fédérale, la politique migratoire, les attaques visant les scientifiques, le cynisme à l’égard de l’Ukraine, etc. Des manifestations eurent lieu aussi lieu à Londres et Berlin.
Ce mouvement de contestation n’était pas porté par le Parti démocrate, pour lequel les opinions positives restent minoritaires (27%). Il est vrai qu’il ne s’était pas beaucoup exprimé pour critiquer le nouveau pouvoir. Seul de cette mouvance, le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, avait, à 83 ans, pris son bâton de pèlerin pour une tournée nationale contre l’oligarchie régnante, rassemblant des milliers de personnes. De façon plus souterraine, parmi les couches de population moins politisée, le mécontentement montait déjà depuis février, dès lors que l’inflation héritée de l’ère Biden n’était pas jugulée, que des emplois se perdaient, que le cynisme à l’égard du peuple palestinien choquait, que le pays s’aliénait aussi les proches voisins (Mexique et Canada), que des projets fumeux (conquête du Groenland et de la planète Mars) étaient formulés. La personnalité politique la plus impopulaire était Elon Musk : l’on vit des manifestations originales contre les voitures de la marque Tesla, dont les ventes chutèrent fortement, tant dans le Nouveau Monde que dans l’ancien, surtout en Allemagne.
Le 25 mars, une élection partielle pour le Sénat de Pennsylvanie vit le républicain sortant battu par un démocrate. Le 1er avril, la démocrate Susan Crawford emporta l’un des sept sièges de la Cour suprême du Wisconsin, battant Brad Schinnel, pourtant soutenu par la fortune d’Elon Musk. Certes, l’on ne peut en inférer que les élections de mi-mandat (novembre 2026), seront remportées par les démocrates, mais ce qui importe le plus, c’est le dernier sondage relatif à la popularité de Donald Trump : avec seulement 43% d’opinions favorables, le verdict est sévère. Aucun président, depuis 70 ans, n’avait baissé aussi vite après sa prise de fonction — sauf Trump lui-même en 2017.
L’intéressé était convaincu que, par une décision autant spectaculaire qu’énorme, il pourrait inverser la tendance. Il avait déjà frappé le Mexique et le Canada de droits de douane élevés, puis les avait reportés d’un mois. Le 12 mars, il avait relevé à 25% ceux sur l’acier et l’aluminium provenant de l’Union européenne, qui ripostera prochainement (EUROPE 13598/1 et autre nouvelle). Mais le grand jour, celui de la ‘libération’, quasi tous les pays du monde seraient touchés à l’exception notoire de la Russie. Une seconde phase de relèvement aura lieu ce mercredi 9 avril.
Dans la tête du président, les droits de douane perçus par les autres pays sont des offenses à la grandeur de l’Amérique. Il s’agit donc d’y mettre fin, selon le principe de réciprocité. La méthode de calcul est à la fois fruste et complexe. Elle consiste à transformer en pourcentages ‘objectifs’ les taxes à l’importation existantes sur les marchandises américaines, en prenant aussi en compte les barrières non tarifaires (normes sanitaires, environnementales et autres, mais aussi la TVA) et certains paramètres politiques. Ainsi l’UE pénaliserait les USA à hauteur de 39%.
Cette méthode a été condamnée par la plupart des économistes. De plus, les décideurs ont perdu de vue que certaines entités – Saint Pierre et Miquelon (taxé à 50%), la Polynésie française (10%) et la Réunion (37%) – ne sont pas des États, mais des territoires de la France, donc de l’UE. Il y a là une hérésie juridique. De toute façon, les pays les plus pauvres, notamment du Sud-est asiatique, sont durement touchés.
La Chine a immédiatement réagi en imposant aux produits américains importés chez elle (34%) un tarif identique à celui dont elle est frappée. En revanche, au moment de la rédaction de ces lignes, plus de 50 pays se sont déclarés disposés à ouvrir des négociations avec Washington.
Pour l’UE, la nouvelle hausse imposée sera de 20% (les produits pharmaceutiques et le bois étant épargnés pour le moment). La position de la Commission est bien connue : 'oui' à des négociations immédiates, mais les mesures de rétorsion sont en préparation. Les ministres européens du Commerce, réunis le 7 avril, en ont discuté (EUROPE 13616/1). Comme les 27 pays ne seront pas touchés dans la même mesure, il est indispensable qu’ils ne réagissent pas en ordre dispersé (ce qui se fait déjà verbalement) et que l’unité dans l’adversité soit parfaite, comme après cet autre événement capital que fut le Brexit.
Malgré ses aspects erratiques ou démesurés, la politique économique de l’administration Trump peut être décryptée. Par la suppression des emplois fédéraux et surtout par le fruit des nouveaux droits de douane, les revenus recueillis permettront ensuite de baisser les impôts, ce qui soutiendra la demande. Par ailleurs, la dévalorisation probable du dollar devrait diminuer l’énorme endettement public et surtout favoriser les exportations américaines. Le Président Trump invite aussi les entreprises, notamment européennes, à investir aux États-Unis ; ceci est moins probable, au vu du climat anti-européen qui règne dans le pays et des pertes que les hausses des droits de douane auront générées ; ainsi, le ‘patriotisme européen’ du patronat sera-t-il à géométrie variable.
Les inconvénients de cette politique ont déjà été pointés par les observateurs. Il est certain que les nouvelles taxes produiront de l’inflation aux États-Unis, donc une diminution du pouvoir d’achat de l’Américain moyen. De plus, les indices boursiers actuels sont tous très nettement à la baisse, ce qui affectera de nombreux petits épargnants et retraités. À cela s’ajoute l’impopularité des États-Unis dans les autres pays, qui conduira les consommateurs à boycotter des produits d’outre-Atlantique. Le tourisme est déjà en chute libre : les réservations vers les USA ont baissé de 25%. Les gros exportateurs mondiaux, à commencer par la Chine, réorienteront les ventes de leurs produits vers d’autres pays, dont ceux d’Europe, qui préparent en commun une évaluation de l’afflux probable (EUROPE 13616/2).
Dans ce contexte déstabilisé, une récession globale n’est pas à exclure. Il sera intéressant de voir comment l’OMC (que ne financent plus les États-Unis) pourra démontrer son utilité. Mais le monde aura aussi les yeux rivés sur la façon dont l’Union européenne se fera respecter. Son ADN et sa culture la portent bien plus à la diplomatie et à la négociation qu’à la dureté, alors qu’en face, seule celle-ci fait loi.
L’on peut éviter une situation qui ressemblerait à ceci : dans le Bureau ovale, le vice-président des États-Unis se tourne vers son patron : ‘Je vous l’avais bien dit, l’Europe est molle. Ils sont pathétiques !’
Renaud Denuit