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Bulletin Quotidien Europe N° 13420
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SOCIAL / Interview social/emploi

Esther Lynch estime que se rapprocher de partis d'extrême droite comporte des risques réels pour les droits des travailleurs

Esther Lynch est secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats (CES) depuis fin 2022. Pour Agence Europe, elle identifie les chantiers prioritaires de la prochaine législature et met aussi en garde contre les alliances avec l’extrême droite. (Propos recueillis par Solenn Paulic)

Agence Europe - Quel bilan faîtes-vous de cette dernière législature ?

Esther Lynch - Il y a eu une plus grande compréhension du besoin de solutions réelles et concrètes pour les travailleurs et du besoin pour le marché unique d'un ensemble de règles équitables avec un vrai seuil de décence (pour les salaires) et un fondement de 'droits de l'emploi' pour que les travailleurs partout en Europe aient la garantie de ne pas être exploités ni exploités légalement.

La directive sur le salaire minimum a garanti que les salaires minimums soient adéquats, que les travailleurs puissent adhérer à un syndicat et que leur droit à la négociation collective soit dûment reconnu. Elle a aussi permis que le travail principalement effectué par les femmes soit réévalué.

La pandémie (de Covid-19) nous a montré que les soins et le nettoyage sont loin d'être un travail peu qualifié. Et la directive sur la transparence des rémunérations a inclus des mesures permettant aux travailleurs et aux syndicats de remettre en question la sous-évaluation du travail effectué par une femme.

Sur les plateformes numériques, nous nous sommes battus durement pour cette même raison : il aurait été honteux que l'UE n'assure pas la protection de ces travailleurs qui, pendant la pandémie, nous ont aussi apporté nos médicaments, notre nourriture, tout ce dont nous avions besoin pour que la société continue à fonctionner. Et qu'elle ne leur assure pas les mêmes droits que tous les autres travailleurs. 

Êtes-vous inquiète d'une future législature penchant potentiellement vers l’extrême droite ?

La question qui se pose est de savoir quelle direction l'UE va prendre dans son ensemble. Les partis démocratiques auront toujours la majorité, je pense, mais il y a un signal d'alarme pour tous les pays. Et il est difficile de comprendre les déclarations de certains politiciens en ce moment.

Les groupes qui ont travaillé ensemble au cours de la période écoulée ont fait d'importants progrès pour les travailleurs. Ils auraient pu faire beaucoup plus et beaucoup mieux, certes, mais cela s’est fait dans le contexte d'une crise du coût de la vie. Les travailleurs ont eu l'impression que leur situation s'est considérablement aggravée et, dans le même temps, nous avons eu cette initiative SURE qui a aidé les gens à garder leur emploi et leur revenu pendant la pandémie.

L'extrême droite a voté contre les travailleurs à chaque occasion. Nous sommes donc en effet très inquiets de voir quiconque essayer de chercher un accord ou un pacte avec ces partis, car ce pacte ne soutiendra pas les travailleurs et les syndicats. Nous, syndicats, défendons les valeurs de non-discrimination et d'égalité. Et ce n'est pas négociable.

Quelles devraient être, selon vous, les initiatives prioritaires de la prochaine Commission ?

Nous avons défini 12 engagements qui portent tous sur des emplois de qualité, de meilleurs revenus. Nous défendons une politique industrielle pour tous les secteurs et toutes les régions, tous les emplois ou toutes les professions.

Et l'augmentation des conditions de travail précaires nous inquiète, entre suppression des protections en matière de licenciement ou développement de nouveaux contrats d'exploitation. Nous voulons revenir à des emplois sur lesquels les gens peuvent compter pour leurs revenus et leur avenir.

Il s'agit d'une tendance générale dictée par des employeurs sans scrupules qui ne veulent pas progresser par l'innovation, mais pour être les moins chers, en réduisant les conditions d'emploi.

On veut plus de visibilité à long terme sur les rachats d'actions qui devraient être consacrés à l'investissement dans la main-d'œuvre, la réussite de l'entreprise, gérer le changement, s'assurer que les travailleurs ont accès à la formation, investir dans de meilleures techniques, de meilleurs équipements. Il y a aussi beaucoup de très bons employeurs, mais trop souvent désavantagés.

Il faut donc veiller à ce que tous les fonds soient assortis de conditionnalités sociales pour que les entreprises ne soient pas désavantagées par celles qui n'investissent pas dans la main-d'œuvre ou se contentent d'augmenter les profits et de maintenir la richesse au sommet.

Sur les marchés publics, on doit s'assurer que les entreprises ont un ensemble de critères à respecter qui peut inclure le fait que les travailleurs ont une convention collective, qui prévoit, par exemple, l'investissement dans la formation.

La mise en œuvre des règles de l'UE en matière de marchés publics se fait trop souvent sur la base du prix le plus bas. Nous voulons donc une mise à jour de la directive.

Il faut aussi un nouvel instrument de financement de l'UE pour une politique industrielle avec des conditions sociales très claires et un système de surveillance, de sorte que les entreprises qui ne respectent pas les droits de l'emploi soient sanctionnées.

Et il faut une directive pour une transition juste, pour la transition verte, la transition vers l'IA, toutes ces transitions qui doivent se faire. Nous ne pouvons pas nous contenter de dire que personne ne sera laissé pour compte, comme on l’entend souvent. Nous devons dire exactement ce que cela signifie et cette directive doit inclure le droit pour les travailleurs et leurs syndicats de recevoir des informations afin qu'ils puissent anticiper les changements dans leur entreprise et leur secteur, mais aussi la manière dont ils vont gérer ces changements.

Il faut investir dans les travailleurs pour qu’ils puissent exercer ces différents emplois. Et cela veut dire des formations et des congés payés pour les suivre. L'UE ne devrait pas microgérer les entreprises, mais elle devrait définir des droits clairs pour les travailleurs.

Nous voulons encore une directive sur la gestion des hausses des températures sur le lieu de travail. Et je tiens aussi à parler des risques psychosociaux. Il faut une directive. Je rencontre des travailleurs. Le coût de la vie, le prix du logement et le stress au travail... C'est toujours la même chose. Le stress au travail est en partie dû à la peur de l'avenir, mais aussi à des objectifs ingérables. 

Nous voulons encore améliorer l'Autorité européenne du travail (ELA) pour nous attaquer davantage au dumping social. On voudrait qu’elle se penche sur les longues chaînes d'approvisionnement, en particulier les longues chaînes de sous-traitance. Il peut y avoir un écart énorme entre l'offre initiale et la dernière. Nous voulons donc limiter la durée de ces appels d'offres et créer des obligations pour la personne qui a lancé l'appel d'offres. 

Un nombre important de partis politiques ont adhéré à ce projet. Même le PPE, sur certains éléments. Ce n'est donc pas une liste fantaisiste, mais un plan très clair pour une Europe prospère, dynamique et productive. L'investissement dans l'innovation, dans une main-d'œuvre hautement qualifiée, des transports publics et des services publics de qualité, des services de garde d'enfants abordables... Toutes ces choses nous rendront particulièrement compétitifs à long terme.

Quelles sont vos relations avec BusinessEurope, qui a refusé la déclaration de la Hulpe ou l'accord sur le télétravail ? Sont-elles plus tendues ?

Non, je ne peux pas dire cela. Ils partagent l'idée que nous avons besoin d'une politique industrielle. Et ils partagent certainement l'idée que nous devons faire beaucoup plus par le biais du dialogue social. C'est ce dont nous sommes convenus avec eux à Val Duchesse (EUROPE 13340/19).

Je ne vais pas cacher ma déception sur l’absence d’accord sur le télétravail (et la déconnexion). Je ne veux blâmer personne, mais il est important de comprendre ce qui s'est passé. Et que cela ne se reproduise pas, car, sans cette assurance, il ne nous serait pas possible d'ouvrir à nouveau des négociations.

Je ne sais pas pourquoi ils n'ont pas signé la déclaration de La Hulpe sur le pilier européen des droits sociaux. Je pense qu'ils ont eu tort, car c'est une déclaration d'intention sur l'avenir avec des objectifs très importants pour les travailleurs.

Comment peut-on s'assurer que compétitivité de l'UE et droits des travailleurs vont de pair ?

Il faut un marché unique équitable qui n'entraîne pas un nivellement par le bas sur les conditions d'emploi et qui aide les États membres à disposer d'une marge de manœuvre budgétaire pour faire des investissements. Ce qui attire les entreprises en Europe, ce sont aussi nos services publics. Ce qui attire les travailleurs, c'est la non-discrimination, l'égalité des droits, le fait que l'on puisse avoir des vacances...Tout cela doit être considéré comme un avantage concurrentiel et non comme un frein.

L'Europe ne réussira pas en essayant d'être moins chère que partout ailleurs. L'idée que nous serions compétitifs en supprimant les conditions d'emploi, en nous débarrassant des règles nécessaires à la protection des travailleurs et de l'environnement et en baissant les salaires est une recette qui nous ramènera aux problèmes qui existaient avant la création de l'Union.

Vous appelez à une nouvelle capacité budgétaire pour la politique industrielle, mais les nouvelles règles de gouvernance économique seront plus strictes.

Ce ne sont pas les règles dont l'Europe a besoin. Nous étions contre. Nous avons un double message pour les États membres : augmenter la taxation des plus riches, entreprises et particuliers, et ne pas réduire les services. 

Je suis heureuse qu’Emmanuel Macron et Olaf Scholz appellent à de nouveaux plans d'investissement. Pendant un an, nous avons exigé des États membres qu'ils publient les conséquences de ces nouvelles règles. Et il a été un peu irresponsable d'aller de l'avant sans l'avoir fait.

Ils doivent donc désormais trouver un moyen de les rendre compatibles avec tout ce qui doit être fait.

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