Indiscutablement, le mercredi 19 janvier 2022 restera une date importante pour le Parlement européen. Ce fut la première séance majeure présidée avec pertinence par Roberta Matsola, la nouvelle Présidente, élue la veille dès le premier tour de scrutin avec une confortable majorité (EUROPE 12871/1) rassemblant la plupart des eurodéputés des trois principaux groupes politiques, ainsi que des ‘Conservateurs réformistes’ (CRE), dont le candidat s’était retiré en dernière minute.
Ce fut l’occasion d’une séquence politique majeure, durant près de 3 heures et demie, au cours de laquelle le Président de la République française, Emmanuel Macron, présenta les priorités de la Présidence française du Conseil de l’UE et réagit ensuite aux propos de près de 50 eurodéputés.
Ce fut aussi un pic de la renationalisation d’une partie du débat, avec une pléiade d’intervenants français se servant d’une tribune éminente pour positionner leur formation politique, sinon eux-mêmes, en vue de l’élection présidentielle d’avril prochain – une situation qui devrait être évitée à l’avenir par une refonte du règlement intérieur du PE.
La palme de ce détournement revient à Yannick Jadot, lui-même candidat des Verts dans la course à l’Élysée, avec une rhétorique de meeting à l’artillerie lourde, truffée d’attaques personnelles et d’accusations sans nuance, dans l’espoir évident de faire le buzz dans l’Hexagone, alors qu’il est à la peine dans les sondages. Cela produisit un incident de séance : il fallut rappeler que la PE n’était pas l’Assemblée nationale française. Notons aussi que le Président du groupe PPE, Manfred Weber, après quelques considérations très sensées sur les insuffisances du Conseil de l’UE, souhaita explicitement la victoire de Valérie Pécresse, adoubée par la droite (‘Les Républicains’), que le représentant du groupe ‘Identité et Démocratie’, Jordan Bardella, membre du Front National, assuma avec talent les inepties nationalistes et qu’au nom de La Gauche, Manon Aubry, membre de la ‘France insoumise’ du candidat Mélenchon, fit une intervention critique, à la fois plus incisive et plus fine, portant les intérêts des plus pauvres. La grande presse française mit l’accent sur ces péripéties, alors que l’ensemble de la séance méritait mieux.
Le Président Macron fit une longue intervention, exaltant la spécificité de l’Europe fondée sur sa tradition démocratique, culturelle et éducative, et appelant à la consolidation de sa puissance, de son indépendance, de son État de droit, de ses ambitions climatiques, industrielles et de paix (EUROPE 12872/1). Parmi les diverses innovations proposées, épinglons l’octroi au Parlement d’un droit d’initiative législative, fort applaudi, mais qui me semble une fausse bonne idée (EUROPE 12290/1) ; il est plus urgent et important d’en finir avec l’unanimité au Conseil en matière de politique extérieure et de fiscalité ! Par ailleurs, modifier la Charte des droits fondamentaux de l’UE en faveur des femmes et de l’environnement constitue une excellente suggestion, mais pas si simple à mettre en œuvre.
À deux reprises, Emmanuel Macron répondit méthodiquement et inlassablement aux interventions parlementaires, se révélant incollable sur tous les sujets. Cet exercice brillant, prouvant une compétence en tout domaine, fut plutôt bien accueilli dans l’hémicycle.
Cependant, la grande qualité discursive ne suffit pas à vaincre tous les scepticismes. D’abord parce que, d’expérience, les eurodéputés, comme les médias, savent que les Présidences semestrielles successives du Conseil démarrent en promettant monts et merveilles, mais qu’à l’arrivée, les objectifs ne sont que partiellement atteints (il y aurait d’ailleurs d’intéressantes études d’impact à réaliser). Ensuite, parce que le semestre français est particulier, comparativement au précédent, celui de 2008. Jusqu’en avril, il est jugé probable que le calendrier, au sommet de l’État, sera dominé par la campagne présidentielle (la mise sur orbite de la candidature de Macron n’étant plus qu’une question de jours) ; au-delà, il ne restera que deux mois utiles en cas de continuité à l’Élysée, et aléatoires dans l’hypothèse inverse. Enfin, parce que d’autres éléments d’incertitude planent sur la Présidence du Conseil, qui sont d’ordre géopolitique, à commencer par les manœuvres russes du côté de l’Ukraine et en Afrique. Au demeurant, la lecture complète du programme de la PFUE (https://bit.ly/3Ae9AGk ) se justifie pleinement.
Dans son livre ‘Révolution’, publié en novembre 2016, le futur candidat Macron minorait gravement le Parlement européen. Au chapitre ‘Refonder l’Europe’, il n’en faisait qu’une brève mention, à propos des accords commerciaux (p. 234). Une simple lecture du TUE eut évité cette erreur. Le changement proposé ne viendrait pas de là, mais de conventions démocratiques nationales et d’un groupe d’États pionniers. Élu, le Président Macron ne découvrit vraiment le Parlement européen qu’en s’y rendant en avril 2018, plaidant, déjà, pour la souveraineté de l’UE, mais aussi pour un programme européen de soutien aux collectivités locales accueillant les réfugiés… L’accueil fut mitigé. Un an plus tard, avec la liste ‘Renaissance’ aux élections européennes, il chercha à peser dans la future législature. Après le coup de force contre les Spitzenkandidaten et les décisions de juillet 2019 sur le paquet de nominations, il prit pleinement la mesure de l’existence, de la consistance et de l’indépendance du Parlement. L’investissement dans la récente prestation le confirme.
C’est aussi à l’automne 2016 que Macron déclara que la France avait besoin d’un chef d’État « jupitérien », ce qui signifie : impérieux, dominateur. Le propos traduisait, paraît-il, sa lecture de la Constitution française ou son admiration pour la posture gaullienne. Prise d’abord avec ironie – les humoristes se régalèrent – , la formule se répandit dans les médias : élu, le Président devenait ‘Jupiter à l’Élysée’. Les épreuves ont obligé l’homme à en rabattre, au point de reconnaître, plus d’une fois, ses erreurs ou maladresses, ce qui n’était pas conforme à la nature du dieu suprême des Romains. Non, il ne se prenait pas pour Jupiter, parole de Président. Les noms d’autres divinités lui furent accolés, sans grand succès. Quand même, pour les footballeurs, le maillot ‘Macron Jupiter’ reste en vente.
Vint janvier 2022. La voix forte, la passion, le ton persuasif, les mouvements des bras, la manifestation d’une impatience, la certitude d’être dans le vrai : il y avait tout cela dans le verbe macronien de Strasbourg. Un discours total, sur l’universel passé, présent et à venir. La réponse imparable à tous les questionnements.
Jupiter, le retour. Pour la France ? Oubliez ! Mais pour l’Europe : autorisé. La concurrence est introuvable, les autres planètes sont alignées, les étoiles brillent.
Jusques à quand ? Quousque tandem…
Renaud Denuit