Le président français, Emmanuel Macron, a présenté, mercredi 19 janvier, en session plénière du Parlement européen à Strasbourg, les priorités de son pays, qui assume la présidence française du Conseil de l’UE (PFUE) depuis le 1er janvier.
Alors que le président s’est concentré sur le sujet du jour, de nombreux eurodéputés – principalement français - ont transformé le débat européen en un débat national, à quelques semaines de l’élection présidentielle française, au point de se faire rappeler à l’ordre par la nouvelle présidente du PE, Roberta Metsola. De nombreux députés, tous groupes confondus, ont regretté que la campagne française interfère avec les débats au PE.
Retrouver une Europe puissance d'avenir
Dans son discours, M. Macron a expliqué que l’agenda de la PFUE avait pour objectif de « retrouver ensemble une Europe puissance d'avenir, c'est-à-dire une Europe apte à répondre aux défis climatiques, technologiques, numériques, mais aussi géopolitiques, une Europe indépendante en ce qu’elle se donne encore les moyens de décider pour elle-même de son avenir et de ne pas dépendre des choix des autres grandes puissances ». Selon lui, les générations actuelles doivent refonder l’Europe pour faire face aux promesses de démocratie, de progrès et de paix.
Le chef d'État a tout d’abord mis en avant la démocratie, insistant sur l’État de droit, « notre trésor ». La Présidence française sera une présidence de promotion des valeurs « qui nous font et qui, à force d'être considérées peut-être comme des acquis, ont fini ces dernières années par se fragiliser », a-t-il promis. La députée des Verts/ALE, Heidi Hautala (finlandaise), a confié à EUROPE avoir apprécié l'attention portée par Emmanuel Macron à l'État de droit, tout en admettant qu'il faudra voir ce qui est fait dans les prochains mois.
Appelant à consolider les valeurs européennes, M. Macron a souhaité que, 22 ans après son adoption, la Charte des droits fondamentaux soit actualisée « pour être plus explicite sur la protection environnementale ou la reconnaissance du droit à l'avortement ».
Dans son sillage, au nom du groupe Renew Europe, Stephane Séjourné (français) a appelé à avancer sur le 'Pacte Simone Veil' (EUROPE 12398/11). Mme Metsola, connue pour ses positions anti-IVG, a annoncé, devant les médias, qu’elle avait l’intention d’adhérer à ce pacte alors que M. Macron a souhaité le promouvoir au Conseil.
Le président français a également plaidé pour une Europe plus sociale. Il a souhaité que la PFUE pose des « actes forts » pour proposer à tous des emplois de qualité qualifiés, mieux rémunérés, avec des salaires minimums décents pour tous. M. Macron a espéré des avancées concrètes au cours du semestre de présidence française sur plusieurs dossiers, notamment la réduction des inégalités salariales entre les hommes et les femmes, les droits des travailleurs des plateformes numériques ou encore des quotas de femmes dans les conseils d'administration des entreprises. Pour la présidente du groupe S&D, Iratxe García Pérez (espagnole), « l’Europe ne sera puissante que si elle est capable de supprimer la pauvreté et les inégalités ». M. Séjourné, pour sa part, a plaidé pour la création d’une plateforme pour aider les jeunes européens à trouver un stage ou une formation.
Le président français a également souligné « la volonté de construire une croissance économique ». Selon lui, l’UE fait face à deux défis : le « plus grand défi du siècle », le climat, et la révolution numérique. Critiqué pour son inaction climatique ou pour l’utilisation du nucléaire par la France, M. Macron a précisé que son pays n’était pas un pays gazier.
De son côté, Manon Aubry (La Gauche, française) a souhaité que la France, membre fondateur de l’UE, pose le principe de non-régression sociale et écologique dans l’UE.
Le président, chef des Armées dans son pays, a aussi fait la part belle à l’aspect sécuritaire et de défense. Pour lui, il faut « retrouver la maîtrise des frontières et de notre espace » et « une puissance d'anticipation qui organise la sécurité de notre environnement ».
Comme il l’avait fait lors de la venue de la Commission européenne à Paris, le 7 janvier (EUROPE 12864/3), M. Macron a plaidé pour l’engagement des Européens dans la construction d’une nouvelle architecture sécuritaire européenne. « Ces prochaines semaines doivent nous conduire à faire aboutir une proposition européenne bâtissant un nouvel ordre de sécurité et de stabilité. Nous devons le construire entre Européens, puis le partager avec nos alliés dans le cadre de l'OTAN. Et ensuite, le proposer à la négociation avec la Russie », a-t-il détaillé.
Le président a également plaidé pour une nouvelle alliance avec l’Afrique, mais aussi une nouvelle relation avec les Balkans occidentaux. Selon lui, il est nécessaire de repenser la relation avec les pays des Balkans occidentaux et de leur donner, « de manière plus claire, lisible, volontariste, des perspectives sincères d'adhésion ». Mais le président a aussi rappelé que « ce n'est pas l'Europe actuelle, avec ses règles de fonctionnement, qui peut devenir une Europe à 31, 32 ou 33 ». Il a donc appelé à repenser les règles en profondeur pour les rendre « plus claires, plus lisibles, pour pouvoir décider plus vite et plus fort, mais aussi politiquement à être sincère sur le cadre de cette Europe, où les Balkans occidentaux ont leur place ».
M. Macron est en outre revenu sur le Brexit, expliquant que l’Europe et le Royaume-Uni devaient « retrouver le chemin de la confiance », et demandant ainsi au gouvernement britannique de s’engager de bonne foi dans le respect des accords conclus.
Le président n’a pas, dans son discours introductif, mentionné la possible révision du Pacte de stabilité et de croissance. Interrogé par plusieurs députés à ce sujet, il a répondu plutôt en termes d’investissements – climatiques, numériques, sociaux ou encore de défense. La révision de ce Pacte fera l’objet d’une discussion des ministres européens des Finances les 25 et 26 février (EUROPE 12871/3).
Enfin, M. Macron est revenu, sans s’étendre sur la question, sur la présence du Parlement européen à Strasbourg. Il a également promis de pousser, si la Conférence sur l’avenir de l’Europe en faisait la proposition, pour que le Parlement obtienne le droit d’initiative.
Un discours plutôt bien accueilli
À l’issue de son discours, M. Macron a reçu le soutien des chefs de plusieurs grands groupes politiques. Manfred Weber (PPE, allemand) a ainsi jugé que la France était prête et que l’Europe était entre de bonnes mains. Il a cependant rappelé qu’il fallait des actions concrètes et dépasser les ambitions théoriques. De son côté, Ryszard Legutko (CRE, polonais) a plaidé pour « une confrontation dans le respect ».
La Gauche et les Verts/ALE n'ont pas manqué de marquer leur opposition sur bon nombre de sujets pendant les débats, à l'instar de Yannick Jadot, qui a pris à partie le Président français sur ses bilans national et européen. Au sein de ce même groupe, d'autres ont été plus nuancés. Pour Mme Hautala, M. Macron peut assurer « une présidence du Conseil de l'UE forte et réellement dévouée ».
Sylvie Guillaume (française, S&D) a résumé les priorités françaises en un titre de film : 'Le Bon, la Brute et le Truand'. 'Le bon' quand il y aura des « progrès utiles qui serviront les Européens », tels que le salaire minimum, l’ajustement carbone aux frontières ou la régulation du numérique. « Mais les priorités, c’est aussi un visage plus dur, plus brutal : rien sur les inégalités, la pauvreté (…), rien sur la fraude et l’évasion fiscales, une instrumentalisation de la question migratoire et de Schengen », a-t-elle dénoncé. Et enfin, 'le truand' sur les dossiers climatiques, « où l’ambition est détricotée », la gouvernance économique et la réforme budgétaire, l’État de droit ou la conférence sur l’avenir de l’Europe.
Enfin, certains députés sont revenus sur le calendrier de la PFUE. « Il aurait pu reporter la Présidence française. Maintenant, on se retrouve avec une PFUE suspendue à la campagne présidentielle », a indiqué Karima Delli (Verts/ALE, française) à EUROPE. Ses homologues Manon Aubry (La Gauche, française) et François-Xavier Bellamy (PPE, français) ont également partagé cet avis. Pour Pascal Canfin (Renew Europe, français), en revanche, il n'aurait pas été raisonnable de reporter la PFUE alors qu'Emmanuel Macron a enfin l'occasion de défendre sa position sur l'Europe. « D'ailleurs, concernant tous ceux et celles qui critiquent ce choix, qu'auraient-ils dit s'il avait reporté la PFUE ? Ils se seraient aussi indignés », a-t-il défendu auprès d'EUROPE. (Camille-Cerise Gessant et Léa Marchal)