Sécurité des ressortissants européens et des Afghans restés en Afghanistan et réponse à une crise humanitaire de grande ampleur ont été identifiées comme les deux priorités immédiates pour la réponse de l'UE à la crise afghane, lors d'un débat, mercredi 1er septembre, entre les députés des commissions 'Affaires étrangères' et 'Développement' du Parlement européen et les représentants du Service européen pour l'action extérieure (SEAE) et de la Commission européenne.
« La situation tragique en Afghanistan pose de nombreux défis aux niveaux sécuritaire, humanitaire, économique, financier, stratégique, à la suite du retrait des troupes de l’OTAN après plus de 20 ans de présence », a souligné Gunnar Wiegand, directeur pour l' Asie au SEAE.
« La crise humanitaire n’est pas une chose nouvelle. Elle n’a pas débuté le 15 août. Il y avait 18 millions de personnes qui nécessitaient déjà une aide humanitaire avant le retrait américain. Aujourd'hui, il y a 3,5 millions de déplacés internes, la moitié à cause du regain de violences, et 15 millions souffrent d’insécurité alimentaire », a renchéri la directrice adjointe des services humanitaires de la Commission, Raffaella Iodice, membre de l'équipe du SEAE rentrée de Kaboul le 28 août.
Sur la base de contacts pris avec l'ONU, elle a cité « des chiffres effrayants ». Ainsi, « 120 enfants vont mourir au quotidien si nous ne relançons pas notre aide humanitaire, notre aide alimentaire. Nous parlons d’une crise humanitaire et du risque d’une crise économique bien plus graves dans le pays où les partenaires humanitaires de l'UE poursuivent leurs opérations au péril de leur vie ».
Selon l'ONU, une aide alimentaire est requise pour 8,2 millions de personnes (150 millions de dollars US), il faut des services de santé pour un million de personnes (10 millions de dollars) incluant des services de santé reproductifs et infantiles.
« L’aide à Kaboul devrait pouvoir encore fonctionner pendant deux semaines. Il n’y aura plus de service de santé à Kaboul, si nous ne relançons pas notre aide humanitaire », a-t-elle prévenu.
L'OMS a calculé qu'avec la suspension de ses programmes, 95% des centres de santé ne seront plus accessibles, ce qui pourrait entrainer la mort de 120 enfants par jour.
En outre, 30 000 personnes ont besoin de protection et d'assistance individuelles, notamment des Afghans, des enfants et des femmes « qui sont soumis à une oppression systémique », et 150 000 personnes nécessitent un suivi. Il faut assurer l’eau, l’assainissement, l’hygiène pour 500 000 personnes et l'aide à l'éducation en situation d'urgence pour 500 000 enfants et jeunes.
Il faut fournir cette aide humanitaire, mais en respectant les principes d’humanité, de neutralité, d'impartialité et d' indépendance, a précisé Mme Iodice.
« Nous devons assurer un financement direct, souple aux ONG qui sont en première ligne pour répondre aux besoins des Afghans. Et pour le moyen et long terme, nous devons faire tout notre possible pour préserver les résultats obtenus au cours des dernières décennies en Afghanistan. Cela permettra aux Afghans d’être plus optimistes pour les changements qui pourraient intervenir pour l’avenir », a estimé le chef de la délégation du PE pour les relations avec l’Afghanistan, Petras Auštrevičius (Renew Europe, lituanien).
Le nécessaire accès humanitaire, la sécurité des travailleurs humanitaires - hommes et femmes - et le fait de subordonner l'aide au développement au respect par les talibans des droits humains, en particulier ceux des femmes, a été soulignée par les intervenants.
Lors du débat, tous ont rappelé qu'une priorité immédiate est la sécurité des ressortissants européens et des Afghans ayant travaillé pour eux. « Nous avons besoin d’actions à court terme. D’abord, une évacuation sûre, ordonnée, des citoyens encore dans le pays et de nos partenaires afghans. Et je pense qu’il faut parler des hommes politiques, des membres du gouvernement, des universitaires, des personnes qui travaillent dans la culture, pour la cause LGBT, et bien d’autres », a détaillé M. Auštrevičius.
« L’UE n’a pas pu et donc pas su coordonner les efforts d’évacuation, elle n’a pas pu et pas su mettre en place un véritable pont aérien », a regretté Nathalie Loiseau (Renew Europe, française), présidente de la sous-commission Sécurité et Défense du PE. Michael Gahler (PPE, allemand) a expliqué que l’UE devait faire preuve d’autonomie stratégique et qu’il devait être possible d’organiser de manière autonome les évacuations aériennes.
M. Wiegand a rappelé que l’UE avait évacué 520 personnes, dont tout le personnel de la délégation et leurs familles. « Nous voulons entreprendre d’autres évacuations », a-t-il dit, précisant que l’UE regardait les possibilités, par exemple via des corridors terrestres. « Le travail est en cours entre la Turquie, le Qatar et les talibans pour rouvrir la partie civile de l’aéroport de Kaboul », a-t-il ajouté.
Plusieurs députés ont aussi mis en avant la nécessité d’une réponse conjointe, fondée sur la solidarité, pour accueillir les réfugiés afghans. La présidente de la sous-commission des droits de l’homme du PE, Maria Arena (S&D, belge), s’est dite « choquée » de l’annonce des ministres européens des Affaires intérieures de se baser sur les pays voisins pour gérer question de la migration (EUROPE 12780/1). « Ce n’est pas la manière dont on souhaite prôner les valeurs européennes », a-t-elle prévenu, rappelant que plusieurs de ces pays, tels que l’Iran et le Pakistan, avaient des normes différentes de celles de l’UE en matière de droits de l’homme.
Reinhard Bütikofer (Verts/ALE, allemand) a appelé à aider les réfugiés, à faire une conférence humanitaire internationale comparable à celle de 1979 pour le Vietnam et à créer une coalition de bonne volonté pour la réinstallation. Pour Tineke Strik (Verts/ALE, néerlandaise), il faut utiliser la directive sur la protection temporaire (EUROPE 12776/5).
« La communauté internationale peut accueillir les personnes les plus menacées. Il faut être généreux et ouvert à cet égard », leur a répondu M. Wiegand.
Mais pour Witold Jan Waszczykowski (CRE, polonais), « importer les Afghans n’est pas la solution». « Il faut les encourager à rentrer chez eux et à défendre les droits acquis ces 20 dernières années », a-t-il estimé. (Aminata Niang et Camille Cerise Gessant)