Alors que la crise planétaire du coronavirus bat en brèche certains principes économiques, Aurore Lalucq, économiste française et membre du groupe S&D au Parlement européen, a commenté pour EUROPE les mesures économiques annoncées par plusieurs institutions européennes, soulignant l’impératif de profonds changements systémiques [propos recueillis par Damien Genicot].
Agence Europe – Que pensez-vous de l'opération de rachat massif de titres à hauteur de 750 milliards d’euros décidée par la Banque centrale européenne (BCE) (EUROPE 12450/6) ?
Aurore Lalucq – C’est ce qu’il fallait faire. Surtout après sa communication du 12 mars, qui était d’une maladresse totale dans le contexte économique et financier [NDLR: la présidente de la BCE, Christine Lagarde, avait déclaré que ce n’était pas le rôle de l'institut monétaire de faire diminuer les écarts de taux d'intérêts sur titres souverains (EUROPE 12445/1)].
Néanmoins, ce soutien ne sera pas suffisant. Les États membres doivent prendre le relais.
En outre, la crise n’est pas la même qu’en 2008. Il ne s’agit pas de relancer l’activité économique, puisqu'il faut rester confiné chez soi, mais d’établir une protection sociale afin que tout le monde puisse continuer à toucher son salaire.
Il s’agit donc d’amortir le choc sur l’économie ?
Pour l’instant, l’important est de hiérarchiser les priorités pour faire en sorte que tout le monde ait un niveau de vie qui soit assuré et que les secteurs stratégiques (santé, alimentation…) puissent continuer à fonctionner. Les autres secteurs doivent être mis en veille et la relance de l’activité économique viendra après.
Concernant la politique de rachat de la BCE, il va falloir éviter qu’elle n’aille alimenter la spéculation ou des secteurs carbonés comme cela s’est produit après la dernière crise.
Comment l’éviter ?
Depuis dix ans, la politique monétaire est extrêmement accommodante, sans que nous assistions à une relance massive de l’investissement pour autant. Le canal permettant de transmettre l’argent de la BCE aux banques puis aux entreprises et aux ménages est plus ou moins bouché. Or, nous n’avons pas le temps d’attendre. Changeons plutôt de raccordement.
Je pense qu’il faut donc avoir un débat au niveau européen sur la possibilité que la BCE finance directement en partie les États. Cela sécuriserait le canal de transmission de l’argent, rétablirait le lien entre la politique monétaire et budgétaire et permettrait d’éviter de prochaines crises sur les dettes souveraines.
Mais, contrairement à la FED américaine, la BCE n’a pas le pouvoir de financer directement les États...
Elle n’avait également pas vraiment le pouvoir de faire du ‘quantitative easing’. Ne pas respecter le Pacte de stabilité et de croissance n’était normalement pas possible non plus.
Si on veut vraiment protéger les citoyens européens et éviter que la zone euro implose, il va falloir éventuellement s’affranchir de certaines règles, à court mais aussi à moyen termes.
En économie, il y a en gros deux instruments à disposition : la politique monétaire et la politique budgétaire. On s’est refusé pendant des années à les utiliser. Par dogmatisme.
Cette crise oblige les États à redevenir pragmatiques et à mettre les objectifs politiques devant certains présupposés économiques qui n’avaient aucun fondement économique réel.
La Commission vient de proposer aux États de s’affranchir des règles budgétaires. Cela ne démontre-t-il pas une certaine flexibilité du Pacte ?
Le Pacte a toujours offert une certaine forme de flexibilité… mais en fonction des pays. Que se passe-t-il quand l’Allemagne et la France décident de ne pas le respecter ? Rien. Quand c’est un autre pays, l’histoire est toute différente. D’où la nécessité de réviser ce Pacte afin, premièrement, que cette réforme soit juste et bénéficie à l’ensemble des pays européens, et, deuxièmement, qu’elle nous permette de préparer l’après-crise et le Green New Deal.
Il nous faut renouer avec une économie du bon sens. Le Pacte de stabilité n’entre pas dans cette catégorie, mais dans celle de l’obscurantisme néolibéral.
Pensez-vous que cette pandémie ira jusqu’à remettre en cause la course à la croissance ?
Je l’espère. On est en train de se rendre compte que la priorité n’est pas la croissance du PIB, mais les questions sociale, sanitaire et environnementale. Il faut que la situation actuelle engendre un déclic. D’autant plus qu’il y a un lien très clair entre la multiplication des épidémies et la dégradation de l’environnement.
Or, cette crise démontre que l’État peut agir, notamment en ayant recours à la norme et la réglementation. Mais cela demande du courage politique.
Maintenant que la situation est là, en tirer toutes les leçons politiques, économiques, sociales et environnementales est le seul moyen de pouvoir s’en sortir par le haut et de changer notre façon de produire, de consommer, de vivre et de revenir à quelque chose de moins démentiel.
Cela dépendra-t-il principalement de la réaction des États membres ?
De la France et de l’Allemagne surtout, parce que ce sont quand même elles qui donnent le la.
Nous assistons aujourd’hui à un déblocage idéologique. Le néolibéralisme était mort. Il ne subsistait que par certains politiques. Ce qui est terrible, c’est que cette prise de conscience se fait à travers une crise sanitaire… une crise qui conduit à des morts…
Il y a quelques semaines à peine, je luttais encore au Parlement européen pour avoir de la flexibilité sur le processus budgétaire du 'Semestre européen' (EUROPE 12439/15). Désormais, on parle de dépenses publiques, de flexibilité dans le Pacte, de politique monétaire, de nationalisation et même de démondialisation.
On est en train de redécouvrir le rôle de l’État ainsi que la nécessité d’avoir des stocks et des capacités de production au niveau national. On sort de l’idéologie du flux tendu. Il y a trois semaines, ces choses étaient inimaginables en Europe.
Espérons qu’il y aura également un déblocage en matière de solidarité entre les États membres, afin de ne laisser aucun pays sombrer. Il y a plein de choses à faire, telles que mobiliser le Mécanisme européen de stabilité, lever le tabou des ‘eurobonds’ et, peut-être un jour, oser régler le problème des excédents au sein de la zone euro.
La pandémie nous donne l’obligation et la responsabilité de changer profondément le système économique. Une fois la crise sanitaire passée, ce sera le moment de mettre en place quelque chose de nouveau, car le coronavirus nous prouve que le néolibéralisme n’est pas compatible avec un environnement de dérèglement climatique.