Le Brexit sombre un peu plus dans le surréalisme. Le gouvernement britannique vote désormais contre ses propres politiques alors que les plus fervents partisans du Brexit semblent privilégier une sortie plus douce - et ultérieure à la date prévue.
Retour à la case départ la semaine prochaine pour un troisième « vote significatif ». Il fera suite aux scènes surréalistes qui ont animé Westminster, où le gouvernement a perdu un deuxième « vote significatif » cette semaine sur le projet d’accord de sortie UE-Royaume-Uni (bien que la marge ait diminué de 81 votes par rapport à la tentative de janvier) (EUROPE 12212/1).
Le jour suivant, au cours d’un vote visant à rejeter ou non une sortie sans accord, le gouvernement a ordonné aux députés conservateurs de laisser l’option sur la table (EUROPE 12213/1). Et jeudi, le ministre chargé du Brexit, Stephen Barclay, a même voté contre une motion de son propre gouvernement proposant de reporter le jour du Brexit au-delà du 29 mars (EUROPE 12214/1).
Alors, où en est-on ?
Le report du Brexit
Pour commencer, il est presque certain que le Royaume-Uni sera toujours membre de l’UE après l’échéance prévue à l’article 50 et fixée au 29 mars. Selon les bookmakers britanniques, une sortie en juin semble le scénario le plus probable, bien que la sortie en mars soit toujours prévue par défaut dans la législation britannique.
L’UE préférerait une plus longue extension, même si cette option interfère avec les élections européennes de mai. Le ministre irlandais des Affaires étrangères, Simon Coveney, a évoqué une période 21 mois, alors que le président du Conseil européen, Donald Tusk, a invité les dirigeants de l’UE à « être ouverts à une longue extension » pour permettre au Royaume-Uni de « repenser sa stratégie sur le Brexit » (c’est-à-dire un Brexit plus doux) (EUROPE 12214/2). Entre-temps, les dirigeants français et néerlandais affirment qu’ils n’accepteront un report du Brexit que s’ils ont une bonne raison de le faire. Tous pourront exprimer leurs points de vue lors de leur rencontre jeudi prochain à l’occasion de leur sommet européen régulier.
Ce sommet se tiendra juste après que le Premier ministre, Mme Theresa May, aura essayé, pour la troisième fois, de convaincre le Parlement britannique d’adopter le projet d’accord de retrait (probablement le 20 mars). Ses principaux arguments sont les suivants : soutenez mon accord ou risquez un long report du Brexit, voire même pas de Brexit. La position de l'UE plaide ici en sa faveur, le Premier ministre utilisant même les prochaines élections européennes comme tactique d’intimidation. Un document officiel publié cette semaine a reconnu que ce scrutin devra effectivement être organisé au Royaume-Uni en cas d’extension du Brexit au-delà du 1er juillet.
Le gouvernement doit persuader les 75 députés conservateurs et les 10 unionistes démocrates qui ont voté contre l’accord mardi (étant donné que la tentative de Mme May de rallier les députés travaillistes a lamentablement échoué). L’attention est dirigée sur le DUP, alors que les négociations se poursuivront durant le week-end, et sur une éventuelle déclaration ou addendum de la part du procureur général Geoffrey Cox, où il pourrait clarifier son avis juridique sur le filet de sécurité irlandais (basé sur la Convention de Vienne, selon certains rapports).
Mais même si Mme May gagne le soutien d'un nombre de députés suffisant pour son accord la semaine prochaine (ce qui est peu probable), le Royaume-Uni aura toujours besoin de plus de temps pour approuver les quelque 600 textes législatifs liés au Brexit (sur les visas, les douanes, etc.) qui devront être approuvés avant le jour de la sortie.
Un Brexit doux
Le deuxième élément qui ressort de cette semaine riche en émotions est le genre de Brexit vers lequel nous semblons nous orienter. Des analystes d’Eurasia Group estiment désormais les chances d’un Brexit plus doux plus élevées que celles de l’accord actuel (avec une probabilité de 30 %), bien que, selon eux, les chances de Mme May de faire adopter son accord aient augmenté (25 %). Des élections législatives semblent être le prochain scénario envisagé (20 %), suivies par un second référendum (15 %), et une absence d’accord avec 10 %. De plus, Mme May n’a pas exclu la possibilité d’un quatrième vote « significatif » avant le 29 mars, si sa nouvelle tentative devait encore échouer la semaine prochaine.
Toutefois, les députés ont rejeté un amendement en faveur d’un second référendum dans l’une des séries de votes organisés cette semaine, ainsi que d’autres amendements en faveur d’un maintien dans l’Espace économique européen (du moins de manière temporaire).
Quant à l’absence d’accord, elle est toujours bien présente sur la table, comme l’a explicitement indiqué le gouvernement dans sa motion sur le vote relatif à l’absence d’accord, mercredi. En réalité, le Royaume-Uni a publié cette semaine d’autres plans d’urgence destinés à parer à cette éventualité, y compris un régime douanier propre à l’Irlande du Nord qui supprimerait tous les droits et contrôles sur les marchandises transitant entre Dublin et Belfast, et entre Belfast et la Grande-Bretagne (EUROPE 12213/2).
Ce plan n’est pas « réalisable », réagit toutefois Dublin. Non seulement il encouragerait la contrebande (via Dublin et Belfast), mais il semble aller totalement à l’encontre de l’argument du Royaume-Uni (et du DUP) selon lequel l’Irlande du Nord devrait adopter le même régime douanier. C’est le casse-tête du Brexit qui a sapé les négociations relatives au filet de sécurité irlandais, qui a été modifié pour prendre en considération les lignes rouges du DUP.
La situation actuelle reflète ce que beaucoup avaient prédit depuis le début : le Brexit, par définition, crée une frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord, peu importe où vous décidez d’effectuer des contrôles réglementaires ou du dédouanement. Et il n’existe encore aucun « arrangement alternatif » pour contourner ce problème. (Version originale anglaise par Sarah Collins)