L’icône politique que fut Willy Brandt se laissa un jour à penser à haute voix que, dans certaines circonstances, « le pays passe avant le parti ». Le temps est peut-être venu qui verra un responsable politique allemand prolonger ce raisonnement par un salvateur ‘l’Union européenne passe avant le pays’, inscrivant ainsi ses propos dans les traces fécondes laissées par Montesquieu : « Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime ».
Malheureusement, la politique est rarement affaire de simple sagesse. Ces dernières semaines, la scène politique allemande est là pour le rappeler. Et elle le rappelle à l’Europe entière : l’Union européenne sait d’évidence que son proche avenir, pas seulement celui de l’Allemagne, dépend de ce qui se tramera en définitive du côté de Berlin – et, dans une mesure à peine moindre, de Munich. Elle se retrouve dès lors au balcon, à observer, quasi impuissante, les comportements et postures de ceux qui influenceront fortement son sort – et à méditer avec amertume l’absurdité du leurre voulant que les institutions européennes et les États membres s’interdisent d’interférer dans les affaires intérieures d’un pays qui, pourtant, conditionnera demain grandement leur sort...
Au lendemain de l’échec des négociations visant à construire une coalition jamaïcaine qui aurait lié chrétiens-démocrates, libéraux et écologistes, le président Frank-Walter Steinmeier a honoré sa fonction en exhortant les partis à assumer leurs « responsabilités » sans faux-semblant politicien. « Tous les partis politiques élus au Bundestag ont une obligation envers l’intérêt commun de servir notre pays », a-t-il observé, tel est un maître qui rappelle à leurs devoirs des élèves dissipés. L’admonestation se justifiait d’autant plus que le discret chef d’État allemand redoute par-dessus tout la tenue de nouvelles élections ‘réparatrices’ qui, à n’en point douter, seraient du pain béni pour le parti de droite nationaliste AFD, cette Alternative pour l’Allemagne que certains sondages voient, dans ce cas, franchir la barre des 13% des voix. Comment le président Steinmeier aurait-il pu, dès lors, faire autre chose que d’inviter le Bundestag et les partis – les partis démocratiques, bien sûr – « à ne pas rendre aux électeurs le mandat qu’ils leur ont donné » ?
Cet appel présidentiel a porté. On lui doit le revirement d’attitude du parti social-démocrate qui, à l’initiative de Martin Schulz, avait opté pour une cure d’opposition au soir de sa déconvenue électorale. S’est-il souvenu avec l’historienne Hélène Miard-Delacroix que « la fin du parlementarisme de Weimar a débuté le 27 mars 1930 quand le SPD est sorti de la dernière grande coalition qui rassemblait des forces politiques hétéroclites, du mouvement ouvrier aux libéraux de la grande industrie » (Le Monde, 29 novembre 2017), ce qui avait ouvert toute grande la voie au nazisme ?
Peut-être : chat échaudé, dit-on, craint l’eau froide. Est-ce alors une mémoire historique altérée, voire occultée, qui a amené Christian Lindner, le jeune président du Parti libéral-démocrate, à plonger le pays dans la crise après avoir menacé, par ses exigences, d’en faire de même avec l’Union européenne tout entière en commençant par la zone euro ?
Car ce que le président Franck-Walter Steinmeier a implicitement rappelé aussi, c’est que « tous les partis politiques élus au Bundestag » devraient avoir également ‘une obligation envers l’intérêt commun de servir notre Union européenne’. De la sorte, après la France qui a ‘fait’ Macron président sur la base de son projet européen face à la posture nationaliste de Marine Le Pen, l’Allemagne est sans doute sur le point de se doter d’une coalition et, partant, d’un gouvernement sur la base de critères européens. Ce serait une avancée majeure dans l’histoire de la construction européenne.
Les jeux ne sont toutefois pas faits. La palinodie germanique sur la question du glyphosate en a témoigné d’affligeante manière. Ce geste a-t-il été posé par un ministre de la CSU bavaroise avec l’accord secret de la chancelière Merkel, la conquête de Monsanto par Bayer valant bien cette ‘messe’ ? Est-il le fait, au contraire, d’un parti, la CSU, désireux de mettre la pression sur Angela Merkel alors que s’engagent de délicates négociations avec les sociaux-démocrates qui pourraient poser des exigences malvenues sur le plan européen ?
Ce qui est clair à ce stade, c’est que les propositions formulées par le président Macron seront le juge de paix dans cette formation de gouvernement. « Le courage avec lequel Macron a formulé une vision pour l’Europe pourrait trouver en Allemagne une réponse grâce à une grande coalition », a ainsi lancé Armin Laschet, ce président chrétien-démocrate du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie précisant dans la foulée : « Je partage beaucoup de choses sur ce que Martin Schulz dit à propos de l’Europe » (Frankfurter Allgemeine Zeitung, 24 novembre). Ce qui amène à penser aujourd’hui que le gouvernement allemand en gestation sera aux couleurs de l’Europe, ou ne sera pas. Gageons que l’esprit de responsabilité prévaudra.
Michel Theys