La question posée par le premier vice-président de la Commission, Frans Timmermans, ne vaut pas, tout le monde le sait désormais, pour la seule Union européenne et beaucoup de ses États membres : c’est bien l’ensemble du monde occidental qui, en chœur avec les États-Unis promis à Donald Trump, se retrouve dans l’obligation de se demander aujourd’hui où ses dirigeants ont failli. Pourquoi le divorce entre une majorité de citoyens et les élites traditionnelles a-t-il dû être acté à Washington comme il avait dû l’être à Londres à l’occasion du 'Brexit' ?
De part et d’autre de l’Atlantique, les situations diffèrent. Elles ne sont pas davantage exactement les mêmes au sein de l’Union. Les réponses qui doivent être apportées à la question de Frans Timmermans ne peuvent donc être parfaitement identiques. Il est pourtant possible de discerner ce qui devrait en constituer la trame commune. Que disent les 24% de citoyens américains à qui Donald Trump doit sa victoire, les 52% de citoyens britanniques qui ont opté pour la rupture avec le continent ? Avant tout, qu’ils ne veulent plus d’un monde ouvert à tous vents, d’un monde où les riches deviennent plus riches et les multinationales plus riches encore grâce aux complaisances fautives des États, d’un monde où les classes moyennes se sentent petit à petit dépossédées de leur statut, chaque mois un peu plus déclassées, et bien pire encore pour les plus pauvres… Le romancier et essayiste Pascal Bruckner a finement résumé la situation en expliquant dans le quotidien français Le Monde (11 novembre) que la victoire du milliardaire Donald Trump consacrait de manière paradoxale une révolte des classes moyennes et populaires contre les inégalités : « En un sens, il clôt un cycle commencé avec Ronald Reagan et Margaret Thatcher, celui du néolibéralisme triomphant qui consacre le marché en instance de justice absolue. Cela a permis, pendant trois générations, de comprimer les salaires des uns pour gonfler les émoluments des autres. La plèbe, ébahie, regardait la minorité des 1% s’emparer des richesses nationales, forte de l’idée selon laquelle les riches méritent leur fortune ». Or, ajoute cet intellectuel français dans un propos qui dépasse le seul cas américain, « la crise de 2008, en jetant des milliers de familles à la rue, en refusant de sanctionner les banquiers indélicats, n’a fait qu’accélérer l’idée selon laquelle le rêve américain était désormais confisqué par une poignée de nantis et risquait de disparaître dans les flots de la mondialisation ». Même s’il n’est pas d’une nature symbolique comparable, est-il permis d’ajouter que le ‘rêve européen’ n’est pas du tout sorti moins meurtri de cette période équivalant, en réalité, à une génération et demi ?
Il faut désormais reconnaître que le monde tel qu’il va ne sied plus à une majorité de citoyens. Elle le dit fort mal, sans aucun doute, avec des formules aux relents xénophobes, racistes, une parole extrémiste libérée de tout endiguement, le tout amenant à se pincer les narines. Mais voilà, cette génération qui dit son mal être avec des mots parfois détestables, dont Donald Trump a eu le talent de se faire l’interprète caricatural, tient maintenant le haut du pavé à Washington comme à Londres – mais aussi, avec des inflexions différentes mais jamais très éloignées car toujours marquées du sceau d’un nationalisme revivifié par la crise, à Budapest et à Varsovie, demain peut-être à Vienne en attendant (qui sait ?) à La Haye ou Paris. « Où avons-nous failli ? », a demandé Frans Timmermans quelques jours avant le séisme démocratique ayant frappé les États-Unis. Cette réponse d’Agnès Bénassy-Quéré, présidente déléguée du Conseil français d’analyse économique, vaut sans doute peu ou prou des deux côtés de l’Atlantique : « Quand on est incapable de redistribuer les gains de la mondialisation et du progrès technique, la fermeture des frontières peut être vue comme le seul moyen pour protéger ou recréer de l’emploi, industriel notamment. Mais c’est coûteux et inefficace. » Tel est pourtant l’espoir auquel s’accrochent ceux qui, à l’extrême-gauche et à l’extrême-droite, se désolent que la Wallonie ne se soit pas battue pour tuer le traité de libre-échange avec le Canada plutôt que pour l’améliorer. En Europe, ceux-là auraient aussi voté pour Donald Trump.
Le vice-président Frans Timmermans s’est aussi demandé pourquoi les pays européens n’étaient pas arrivés à faire rêver les jeunes qui, pensant que nos sociétés n’ont rien à leur offrir, se laissent capter par le salafisme, et le terrorisme parfois. Son cri du cœur est un ‘J’accuse !’ à la Zola : « Voilà ce qui se passe quand les jeunes ne sont pas engagés dans un rêve commun. Nous avons failli dans notre mission d’éducation à la citoyenneté. » Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce dernier point, mais il relève de la responsabilité de chacun des États membres de l’Union. Demandons-nous plutôt pourquoi celle-ci n’est pas parvenue à engager les citoyens européens – pas seulement les jeunes ! – dans un rêve commun.
À l’évidence, le rôle joué par les États membres depuis plus de soixante ans n’y est pas pour rien. Il est un certain nombre de capitales où a longtemps prévalu – et prévaut toujours – la peur que l’Europe telle que certains veulent la construire (rassurez-les, ils sont de moins en moins nombreux dans les milieux dirigeants) puisse jeter une ombre malvenue sur leur souveraineté lustrée par l’Histoire. Bornons-nous à constater à ce stade que certaines capitales n’ont rien fait, c’est un euphémisme, pour que l’Europe puisse devenir un idéal porté par la nation, « ses » citoyens. Dont acte, et le populisme anti-européen qui va croissant est le prix à payer pour cela. Le rêve commun dessiné par Jean Monnet, c’était d’unir les citoyens européens, non pas de coaliser les États membres. La réalité, c’est que ces derniers tentent tant bien que mal – et plutôt mal que bien ces dernières années – de rester un tant soit peu coalisés. Depuis que l’Europe communautaire a cédé la place à une Union réduite aux acquis et à la pensée unique imposée par les capitales les plus puissantes, les citoyens européens, non contents de ne pas s’unir, en reviennent sinon à se détester les uns les autres, en tout cas à se considérer comme des concurrents dont il faut impérativement se méfier, se protéger.
La Communauté européenne était censée domestiquer la mondialisation ; l’Union européenne a en réalité été domestiquée par la mondialisation. Avec le concours des institutions l’incarnant. Depuis longtemps, des voix s’élèvent pour demander que d’autres orientations, moins dogmatiques, soient données à la politique économique et sociale prévalant au sein de l’Union, en tout cas au sein de la zone euro. Le 18 août dernier, en prévision de leur visite sur l’île de Ventotene, les présidents des sections française et italienne du Mouvement européen adressaient un courrier à la chancelière Merkel, au président Hollande et au président du Conseil italien Matteo Renzi pour leur suggérer des avancées spécifiques. Ils leur proposaient notamment de mettre en place un « serpent fiscal » inspiré du serpent monétaire préalable à la monnaie unique en vue « de réduire sur 10 ou 15 ans les écarts de fiscalité créateurs de chômage intra-européen ». Ils suggéraient aussi qu’ils montrent clairement leur volonté de protéger le « capital salarial » comme ils avaient si bien « su le faire pour le capital financier ». Ils leur demandaient enfin de proposer à leurs partenaires et aux institutions « la mise en place d’un instrument pour lutter contre le chômage des jeunes et de lancer le projet d’un ‘revenu minimum de citoyenneté’ afin de faire face à la montée de la pauvreté en Europe ». Et de leur lancer : « Faute de ce geste fort qui n’a que trop tardé, les électeurs se retourneront contre cette machine ‘ultra libérale’ ». Tout est dit ! Quelle a été la réponse apportée au Français, le député européen Jean-Marie Cavada, ou à l’Italien, ce Pier-Virgilio Dastoli qui fut le bras droit d’Altiero Spinelli que le trio s’apprêtait à aller honorer (EUROPE 11606) ? Elle n’est pas, en tout cas, dans les initiatives qui ont été prises depuis. Il est vrai que les réceptionnaires de la missive ne sont pas dépositaires de l’intérêt commun européen, seulement de l’intérêt de ceux qui les ont élus…
Voilà pourtant, si la lettre était arrivée dans de bonnes mains et avait été lue avec l’attention qu’elle méritait, qui aurait permis de se donner l’espoir de redonner vie quelque peu à un rêve européen commun ! C’est une occasion ratée. Il y en aura sans doute d’autres, mais attention : le temps est compté pour faire pièce aux fossoyeurs de l’idéal européen. Il reste aux décideurs européens à se convaincre que Frans Timmermans, par sa question imparable, les invite à sa manière à méditer sur ce propos de Cioran : « Nous n’agissons que par la fascination de l’impossible, ce qui revient à dire qu’une société incapable de donner le jour à une utopie et de s’attacher à elle est menacée de sclérose et de ruine. » Le temps est venu, pour les Européens, de choisir un rêve commun, même contre la volonté de ceux qui les emprisonnent dans l’univers national, pour éviter de subir un cauchemar qui, à coup sûr, les affectera tous ! Michel Theys