L’actualité aurait voulu qu’il soit question dans ce Repères de Barroso ou d’Oettinger, d’Orbán ou d’Erdoğan, de Theresa May aux prises avec des juges traînés dans la boue par les tabloïds. Il n’en sera rien car, comme l’a indiqué le vice-président Timmermans dans une superbe interview accordée au quotidien français Ouest-France, si des forces nationalistes et populistes parlent aujourd’hui beaucoup trop en Europe d’un « passé glorieux (…) qu’on n’a jamais vu et d’un futur qu’on ne verra jamais », c’est parce que, « en politique, la nostalgie exprime toujours la peur du futur ».
À l’évidence, cette peur de l’avenir est désormais partout, même aux États-Unis. Est-elle fondée ? Il est tentant de le penser. Les propos – désormais regrettés – du commissaire Oettinger, le nationalisme sans retenue d’Orbán et d’Erdoğan, les convoitises territoriales que certains cultivent à Ankara, la souveraineté magnifiée que recouvre l’Angleterre à défaut du Royaume-Uni témoignent tous, à leur manière, d’un retour insidieux aux vieux démons des années 1930. Ajoutez-y la crise du capitalisme et la montée des antagonismes de classe, et vous vous retrouvez avec l’ensemble des composants détonants qui, selon l’historien britannique Ian Kershaw, ont conduit à la Seconde Guerre mondiale. Dans un entretien accordé au quotidien français Le Monde (4 novembre 2016), ce spécialiste de l’Allemagne nazie s’avoue préoccupé par la situation actuelle car, si l’Europe n’est pas en déclin, elle qui reste « l’une des parties les plus riches du monde », il n’en demeure pas moins que ce poison mortel est bel et bien inoculé : « Si les gens ont ce sentiment, c’est que, depuis la crise de 2008, l’austérité n’a profité qu’aux riches. Les perdants, eux, cherchent des boucs émissaires et les trouvent facilement ». Ils les trouvent dans les immigrés et autres réfugiés, les travailleurs étrangers qui viennent voler l’emploi des autochtones, les hommes et les femmes politiques qui ne tiennent jamais leurs promesses, l’élite qui domine le monde sans partage…
Ce qui est excessif est insignifiant, sauf pour ceux qui se sentent maltraités par la vie, déclassés, meurtris dans leur tête, pour tous les jeunes d’Europe amputés de leurs projets car voués au chômage. C’est le cas de plus en plus de citoyens européens qui, dès lors, ainsi que l’explique Joschka Fischer dans Project Syndicate, sont de plus en plus nombreux également à céder à la tentation de chercher leur « salut dans le nationalisme, l’isolationnisme, l’homogénéité ethnique et la nostalgie – ces ‘bons vieux jours’, quand tout était censé aller bien dans le monde ». L’ancien ministre allemand des Affaires étrangères joint ainsi sa voix à celle de son ancien homologue néerlandais, Frans Timmermans, qui n’est pas sans leur trouver quelques circonstances atténuantes : « À l’issue de cette crise, les banquiers se portent plutôt bien. Mais pas ceux qui ont financé les banques. On a le sentiment que les uns en profitent alors que les autres se sentent abandonnés et se font du souci pour leurs enfants ». Le premier vice-président de la Commission a sans doute, par ce propos confié à Ouest-France, laissé le travailliste qu’il est s’exprimer sans retenue. Tant mieux car les vérités sont toujours bonnes à entendre, surtout lorsqu’elles proviennent d’une institution qui cultive plus volontiers des certitudes technocratiques qu’elle ne s’interroge sincèrement sur le bien-fondé des politiques qu’elle a promues et qu’elle promeut toujours.
Pour Frans Timmermans, la vérité est que les classes moyennes européennes, signataires essentiels d’un contrat social sur lequel reposaient les sociétés du continent, sont les principales victimes de l’action politique menée ces dernières années dans les États membres. « Aujourd’hui, la classe moyenne européenne a le sentiment qu’on ne cesse de faire appel à sa solidarité, sans qu’elle-même puisse en bénéficier », juge-t-il avant de rappeler qu’il convient pourtant de ne pas confondre « solidarité et altruisme ». D’où cette conclusion sans fard, cet aveu réconfortant : « Nous avons un sérieux problème avec notre contrat social. L’ascenseur ne monte plus, il descend. » Voilà qui nous change des traditionnels propos lénifiants sur « les extraordinaires bienfaits de l’Union européenne », des refrains communicationnels qui en sont arrivés à desservir la cause européenne à force de lasser les citoyens, même ceux qui étaient acquis de longue date à la cause de la construction européenne. Ceux-ci doivent être reconnaissants à ce responsable européen qui a osé briser enfin l’omerta et l’autosatisfaction technocratiques en vigueur dans la plupart des institutions européennes.
Le sociologue Felice Dasseto avait, en 1997, diagnostiqué l’avènement d’un « néo-despotisme éclairé » rappelant par son fonctionnement le despotisme éclairé du XVIIIème siècle, la seule différence étant que ce sont diverses techniques médiatiques, alliage de communication et de publicité, qui concourent désormais à la crédibilité des princes qui nous gouvernent au lieu des « fastes de la Cour » et de la « musique de Mozart ». Dans le même esprit, un autre sociologue de renom, Edgar Morin, avait dénoncé (La Tribune, 6 mai 2016) un « type de barbarie, de plus en plus hégémonique dans la civilisation contemporaine », à savoir « celui du calcul et du chiffre », expliquant : « Non seulement tout est calcul et chiffre (profit, bénéfice PIB, croissance, chômage, sondages…), non seulement même les volets humains de la société sont calcul et chiffre, mais désormais tout ce qui est économie est circonscrit au calcul et au chiffre. Au point que tous les maux de la société semblent avoir pour origine l’économique (…). » Et le penseur français d’asséner en conclusion que « cette vision unilatérale et réductrice favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage ».
C’est cette vision qui vient d’être mise à mal par le premier vice-président de la Commission au détour d’une simple question posée à la lumière des jeunes qui, faute d’être « engagés dans un rêve commun », se radicalisent ou versent dans l’extrémisme : « Où avons-nous failli ? » Désormais, cette question vaut aussi pour les États-Unis de Donald Trump. Mais là, il risque de falloir attendre au moins quatre ans avant que des réponses positives puissent y être apportées ; au sein de l’Union européenne, elles peuvent l’être dès demain, pour autant que des femmes et des hommes acceptent de faire de la politique – et l’Europe ! – autrement. Afin de se réconcilier avec les citoyens européens avant qu’il ne soit trop tard… Michel Theys