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Bulletin Quotidien Europe N° 11645
REPÈRES / RepÈres

Quand les « réalistes » font le lit des populistes et nationalistes (I)

Un peu plus chaque jour, les masques tombent et nous confrontent à l’horreur du monde qui prend corps sous nos yeux. Impossible, désormais, de ne plus voir la béance politique qui, telle un trou noir, avale les principes et les valeurs que prétendait incarner le monde occidental et, en tout premier lieu, l’Europe qui, au lendemain de deux guerres mondiales nées chez elle par la faute de nationalismes débridés, avait bâti sur ses ruines un modèle génial de pacification des relations entre États souverains. Aujourd’hui, difficile de nier cette évidence : les délires souverainistes regagnent du terrain partout au sein de l’Union européenne. Pourquoi ?

Avant de répondre à cette question désormais vitale pour chacun des citoyens d’Europe, faisons un détour par Paris où, les 6 et 7 octobre derniers, a été célébré le vingtième anniversaire de l’association Notre Europe créée par Jacques Delors à sa sortie de charge à la Commission. Depuis, elle est d’ailleurs devenue l’Institut Jacques Delors, ce qui a peut-être permis à certains d’expliquer sans vergogne que leur Europe n’a plus grand-chose à voir avec l’esprit qui prévalait à la naissance de Notre Europe. Qu’a dit à cette occasion Manuel Valls ? Qu’il fallait « dire non aux États-Unis d’Europe rêvés par Victor Hugo » ! Qu’il fallait aussi continuer à croire « aux nations, qui sont un repère dans ce monde qui change si vite », même s’il est vrai que, « bien sûr, face aux grandes nations qui émergent ou qui reviennent sur le devant de la scène mondiale, les Européens seront plus faibles sans une Union puissante ». Voilà qui en dit long sur la cohérence de la pensée du Premier ministre de François Hollande, à l’évidence plus pétri d’idées gaullistes que socialistes. Au moins l’actuel pensionnaire de l’Élysée a-t-il tenu à préciser, lors du même événement, que la fédération d’États-nations proposée en son temps par Jacques Delors était « une formulation pertinente pour un projet visant à unir les Européens tout en respectant la cohésion des sociétés et en faisant converger les peuples sans qu’ils soient amenés à renoncer à leurs singularités ». Or, dans fédération d’États-nations, il y a fédération, ce qui prouve que, non, Victor Hugo n’était pas complètement fou. Au contraire !

Au contraire, n’en déplaise à Jean-Claude Juncker qui, peut-être parce qu’il était dans la capitale française où le F-word semble être devenu aussi insupportable qu’il ne l’était hier à Londres, a emboîté le pas aux enfumeurs de l’idée européenne. Son propos a été tout simplement déplorable : « Il faut cesser de parler des États-Unis d’Europe. Il n’y en aura jamais. On ne peut pas induire en erreur les citoyens. Les peuples n’en veulent pas. Ils aiment la proximité, leur terroir, la diversité des identités nationales. » N’est-ce point induire en erreur les citoyens que d’affirmer qu’une chose ne se produira jamais ? Et quel est le peuple qui a été invité à dire s’il voulait des États-Unis d’Europe et qui, à cette occasion, a répondu par un non franc et massif ? Aucun ! Aucun parce qu’aucun des dirigeants que comptent les pays de l’Union n’a jamais permis que cette question soit posée aux citoyens. Certains ont été consultés sur l’opportunité, pour leur pays, d’adhérer à l’Europe ; les Norvégiens ont dit non, tous les autres oui, sans exception. Pour le reste, les Européens sont condamnés au mutisme. Quand le président de la Commission affirme que « l’Europe ne peut se construire contre la volonté des nations », il ment : les nations ne se réduisent pas aux personnes qui peuplent les exécutifs – tant il est vrai que la représentation parlementaire n’est guère plus consultée à ce propos que le bon citoyen. Celui-ci n’est donc, sur la scène européenne, qu’une marionnette bâillonnée à laquelle les membres du Conseil européen et leurs obligés gouvernementaux prêtent leur voix, disant leur vérité et pas celle du citoyen !

On en vient là au fond du problème. Les citoyens européens sont-ils contents de l’Europe telle qu’on la bâtit en leur nom ? Non, mille fois non ! Cette Europe est, à leurs yeux, celle de classes politiques nationales de plus en plus discréditées, presque partout en Europe. Cette Europe est celle de ceux qui gagnent, en Europe et dans la mondialisation. Même si ses analyses sur le sort de l’euro pourraient fort bien démontrer qu’on peut être prix Nobel d’économie sans être prophète fiable pour autant, Joseph Stiglitz a-t-il tort lorsqu’il observe : « Il y a tant de citoyens mécontents du fait que les politiques qui ont été menées – la libéralisation des marchés financiers, la mondialisation en général – aient laissé de côté des pans entiers de notre population, en Europe comme aux États-Unis » ? Se trompe-t-il aussi lorsqu’il se demande si l’Union comprendra la vraie raison à tirer du ‘Brexit’, à savoir « reconnaître qu’elle n’a pas réussi à convaincre les citoyens européens qu’elle apporte des avantages, que tout le monde en bénéficie et que cela mène à la prospérité » ?

Non, apparemment, l’heure n’est pas à la remise en question chez les princes qui dirigent l’Europe et ses pays. Et, du coup, le populisme marque chaque jour un peu plus de points. Là où il faudrait voir se lever un Hugo, un Monnet, un Kennedy pour lancer un projet de nouvelle frontière, un projet porteur, une ambition positive qui entraîne les citoyens, seuls sont audibles les chantres du statu quo. Ils font le lit des populistes et autres nationalistes extrémistes. S’en rendent-ils compte ?  Michel Theys

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