Bruxelles, 10/07/2014 (Agence Europe) - Cinq jours pour convaincre un maximum de députés. C'est le temps qu'il reste à Jean-Claude Juncker, le candidat désigné à la présidence de la Commission européenne, pour rallier à sa cause les eurodéputés qui devront voter sur son nom mardi 15 juillet, à Strasbourg.
Après deux jours d'auditions intenses devant les sept groupes politiques du PE, le Luxembourgeois a rencontré, jeudi 10 juillet dans la matinée, tous les présidents de ces groupes pour préparer la dernière ligne droite et poursuivre les ultimes négociations.
Objectif de ces rencontres pour les présidents de groupes ? « Faire remonter auprès de M. Juncker toutes les questions restées peu claires pendant les auditions ainsi que les difficultés de tel ou tel député », dit une source du groupe S&D. Ou encore « faire le bilan de ces deux journées et commencer à regarder combien de voix M. Juncker peut espérer », ajoute une autre source du PPE, l'objectif étant de faire aussi bien que l'Allemand Martin Schulz le 2 juillet dernier, lors de son élection à la présidence du Parlement européen. Le candidat S&D avait recueilli 409 voix. M. Juncker « en fera autant », affirme-t-on au PPE, même si l'on ne s'aventurait pas encore jeudi sur la possibilité d'une victoire plus large que celle de M. Schulz.
L'ancien Premier ministre du Luxembourg passé au grill les 8 et 9 juillet a tenté de répondre à toutes les interrogations sur son programme, orientant parfois son discours en fonction de l'auditoire mais sans toutefois se renier. Ainsi a-t-il promis aux socialistes d'utiliser le Pacte de croissance et de stabilité avec flexibilité, tout en rassurant les libéraux et les conservateurs du PPE que les règles du Pacte de stabilité et de croissance ne seraient pas contournées et que la réduction des déficits restait une priorité. Aux libéraux, le Luxembourgeois a promis de se battre sur le terrain des droits fondamentaux, que ce soit en Hongrie (« pourquoi Viktor Orban n'a pas voté pour moi selon vous ? », a-t-il dit) ou dans les autres États membres. Sur le Royaume-Uni et face aux conservateurs du CRE, il s'est dit ouvert à une solution intelligente avec Londres qui tienne compte des impératifs respectifs, mais il attend toujours « la liste des desiderata britanniques », a-t-il expliqué au groupe ADLE. Il ne modifiera cependant pas les quatre libertés fondamentales de l'UE, dont la libre circulation. Et sur la 'troïka' et le FMI, M. Juncker a tenté de séduire la gauche radicale. Il a aussi pris des engagements sur les ressources propres de l'UE.
Mais le candidat sait déjà que la gauche radicale européenne, la GUE/NGL, ne le soutiendra pas (EUROPE 11118), ni le groupe des conservateurs du CRE, qui souscrit à certains de ses engagements mais reste arc-bouté sur son refus du processus des 'Spitzenkandidaten'.
L'ADLE négocie pour obtenir au moins 4 commissaires
Des soutiens, le Luxembourgeois peut en revanche en espérer de la part du groupe ADLE, lequel devrait voter à « 80-90% en sa faveur », indique une source. Les Espagnols de ce groupe font partie des réfractaires pour des raisons « pas vraiment comprises ». Guy Verhofstadt, dans un communiqué publié le 10 juillet, a résumé la position générale: plutôt séduit par cet « Européen convaincu » qu'est M. Juncker et par sa prestation du 8 juillet, le groupe est aussi engagé dans un 'deal à trois', aux côtés du PPE et du S&D, en l'occurrence dans une 'coalition' pro-européenne au sein de laquelle ils se répartissent les postes et responsabilités. Le soutien du groupe ADLE paraît donc logiquement acquis en vertu de cet accord. Mais il se monnaiera: le chef des libéraux et démocrates travaille ainsi actuellement 'au corps' Jean-Claude Juncker « pour obtenir quatre commissaires libéraux dans la prochaine équipe », ajoute cette source.
Le groupe conditionne aussi son soutien au programme que le Luxembourgeois devra mettre en oeuvre, notamment un 'paquet Delors 2', des avancées législatives sur l'Union économique et monétaire, ou encore des progrès pour les droits des LGTB, ce que le candidat Juncker s'est dit prêt à faire mardi soir, même s'il est d'avis « que le droit de la famille devrait rester une question nationale ».
Du côté des verts, les pronostics sont en revanche plus compliqués à faire. « Jean-Claude Juncker est clairement venu nous voir ce matin nous demander notre appui », explique une source du groupe Verts/ALE, qui se décidera lundi prochain. Mais si les deux co-présidents que sont Philippe Lamberts et Rebecca Harms veulent jouer le jeu de la grande majorité pro-européenne proposée par M. Juncker, certains élus n'ont pas caché leur déception après l'intervention de M. Juncker, à l'image de la Française Karima Delli (EUROPE 11118).
Obtenir le plus d'assurances possibles d'ici à mardi
Pour tous ces groupes, comme pour M. Juncker, c'est un marathon qui s'est ouvert jeudi et se poursuivra jusqu'au 15 juillet. « Le timing est beaucoup plus serré qu'en 2009 lorsque nous avions demandé le report du vote sur M. Barroso au mois de septembre », rappelle une source du groupe S&D. Car deal ou pas, certains députés restent toujours à convaincre. « Nous avoir promis un commissaire aux Affaires économiques et monétaires, c'est bien, mais ça ne fait pas tout, il faut voir aussi le contenu ». Une certitude: tout le groupe S&D est d'accord pour soutenir la procédure des Spitzenkandidaten, proposée d'ailleurs par les sociaux-démocrates et reprise par les autres groupes. « Mais sur l'investissement et la croissance, il n'a pas convaincu tout le monde ».
Plusieurs doutes sont apparus dans la famille S&D ces dernières semaines, notamment dans les rangs français. Pour Sylvie Guillaume, qui refusait jeudi de se prononcer sur son vote personnel, « à l'évidence M. Juncker est un grand Européen avec une conscience très forte de ce qu'est l'Europe mais ses réponses sont restées vagues », a-t-elle expliqué à EUROPE. Elle trouve même une partie de sa vision un peu « datée », notamment en ce qui concerne les changements à apporter à l'UE après le message europhobe des élections. Les doutes demeurent aussi quant « au rôle d'impulsion supplémentaire à faire jouer à la Commission », a dit Sylvie Guillaume, pour qui M. Juncker doit convaincre que ce ne sera pas 'business as usual'. Il faut « qu'il soit plus allant, imaginatif, qu'il s'engage sur des sujets importants comme l'économie et le social ». M. Juncker doit dire comment « la Commission répond à la crise, ce qu'il va faire pour les investissements », poursuit Sylvie Guillaume, qui s'est dite plutôt satisfaite des « orientations positives sur l'immigration et la volonté de développer les voies légales de migration ».
Au sein même de sa propre famille politique, l'ex-patron de l'Eurogroupe devra convaincre, même si un large soutien lui est promis. Pour Constance le Grip (PPE, française), qui soutenait à Dublin le 'rival' Michel Barnier dans la course à l'investiture, ce sera un « oui sans états d'âme en ce qui me concerne », a-t-elle dit à EUROPE. Sans états d'âme mais pas sans exigences. « Ce n'est pas un vote anodin et nous serons attentifs », notamment sur la mise en oeuvre de ses engagements et sur « son imagination réformatrice. C'est aussi mardi matin à Strasbourg que la délégation française du PPE, que l'on dit pas totalement acquise à M. Juncker, arrêtera sa position sur le vote du 15 juillet. « Car pour le moment, tous n'ont pas encore livré le fond de leurs pensées ». (SP)